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Aokas : Le théâtre de Bouteghwa : l’odéon des gens sans voix !

Face aux restrictions de la liberté d’expression, le verrouillage des espaces culturels et une gestion administrative qui bat de l’aile, les temps ne sont plus à la résignation, loin s’en faut. L’association « Tadukli » d’Ait Aissa, à Aokas, devient un cas d’école, et nous livre un exemple concret de solidarité citoyenne et une persévérance à en déplacer des montagnes ou plutôt à les transformer … en théâtre de verdure.

 Le commencement …

L’aventure de l’association « Tadukli » d’Ait Aissa remonte à 1986, dans une petite bourgade, suspendue à un flanc de montagne, faisant face à la mer. Décor pittoresque  qui nous rappelle la beauté de notre pays, souvent ignorée, et sa richesse, souvent mal exploitée. Dans les têtes de quelques férus de cultures, avait germé l’idée saugrenue de construire une bibliothèque. Saugrenue, car le lieu indiqué n’a rien à envier aux forêts amazoniennes en terme de densité de végétation, s’ajoutant à un manque de moyen évident. Avec une certaine frilosité,  les habitants du village ont d’abord mal reçu cette nouvelle initiative qui vient briser les torpeurs et défier la monotonie des temps qui coulent. Frilosité qui n’a pas longtemps duré, en raison des activités enrichissantes qui s’y déroulent une fois la construction achevée. Lecture, expositions,  Cours de soutien scolaire, activités théâtrales … etc. La jungle de naguère possède désormais une âme. Depuis 2007, l’association est née officiellement, après la tenue d’une assemblée élective qui a propulsé l’infatigable Brahim Djabri à sa tête. Enchaine depuis des activités diverses : plantation de quelques 3000 arbres, réalisation d’un terrain  de foot de proximité, bibliothèque riche de ses dizaines de livres et une centaine de Revues. L’association se verse aussi dans la commémoration des dates historiques comme celle du 20 avril. Commémoration qui coupe court avec le folklorisme dégradant officiel. Des célébrations qui se déroulent souvent dans des conditions spartiates qui nécessitent le déplacement de quelques 500 chaises  pour accueillir un public de plus en plus nombreux à prendre part aux festivités. D’où la naissance d’une idée, non moins saugrenue que la première, de la construction d’un théâtre de verdure de 750 places.

Le théâtre de verdure :

L’idée après avoir été débattue, décortiquée, remuée dans tous ses contours. Le projet commença officiellement le 28 octobre 2016, par un gala des plus magistraux, avec le brillantissime chanteur Kabyle Zayen, et un chanteur italien du nom de Marnain. Diantre ! Qui de plus indiqué inaugurer le commencement des travaux pour la construction d’un théâtre Romain. Organisée en 36 volontariats, la réalisation qui se poursuit même de nos jours, suit la vieille tradition amazighe de « Twiza » ou « tiwizi », une synergie citoyenne en œuvre. Tout le monde trouve sa place, du jeune au moins jeune, tout le monde y met du sien sans la moindre retenue. Sans oublier la femme, pierre angulaire du projet, qui en plus de préparer le diner et autres collations, se mettent elles aussi à la construction, et de prendre part aux tâches qu’on attribut prétentieusement qu’aux hommes. D’ailleurs, à la tête de l’association se trouve désormais une femme, la pasionaria Farida Djabri, après passage de témoin en toute démocratie, matière à méditer pour nos dirigeants dont la succession n’est nullement leur apanage. Les travaux avancent à pas de géant sous l’attention bienveillante de Lkheyer, « Jésus » pour les intimes, silhouette longiligne, un humble à la dégaine d’un Georges Moustaki, cheveux hirsutes et une dextérité sans égale, c’est incontestablement lui la cheville ouvrière du projet.

Refusant de se faire embobiner dans les rouages d’une bureaucratie administrative qui ne dit pas son nom, en allant « quémander » quelques miettes de subventions. L’association préfère se tourner vers les siens. Avec des mécènes qui ont le cœur dans la main, le théâtre a pu prendre forme. Même sous d’autres cieux,  comme notre diaspora  au Canada et aux Etats-Unis, tout le monde met la main à la poche, et ont pu rassembler la coquette somme de 2740 dollars.

L’inauguration du théâtre de verdure, bien qu’encore inachevé totalement, avait été donnée la troisième édition des nuits théâtrales. A commencer par celui qui « fait exploser les salles de rire », l’humoriste prodigieux Fodil Assoul. S’en est suivi la troupe Macahu d’Iferhunen, avec la pièce « Yanayi Jedi », inspirée de Kateb Yacine « La guerre de 2000 ans ». Et de clôturer en grande pompe avec la troupe Inemlayen d’Amizour avec leur pièce « Tixelwit n ccitan ».

Les perspectives :

Avec le retentissement qui en est suivi la construction de ce théâtre de verdure, qui en a fait des émules dans toute la kabyle, même au-delà. Beaucoup de personnes se pressent de demander conseil, pour en faire de même dans leur localité et village respectif. Des demandes affluent notamment de la part d’artistes qui aspirent se reproduire dans ce lieu fabuleux, avec son public sensationnel hors du commun, composé essentiellement de familles. Belle concrétisation de l’objectif initial donné à ce théâtre, à savoir, une tribune à tous les talents de dévoiler leur génie propre. D’ailleurs le samedi 12 juillet, c’est au tour des divas de la chanson kabyle, « Tighri Uzar » ses sœurs originaires d’Yakouren, avec leurs chants à capella, ou accompagnés d’un darbouka avec une guitare acoustique. Et d’enchainer avec un atelier de formation de 05 jours, du 13 au 17 aout, en actorat et performances artistique «Technique Soufie »,  avec Amir Ferik.

Parallèlement, comme Igersafen, Boumessaoud ou Zouvga, Ait Aissa aspire à décrocher sa place parmi ces villages modèles. L’association « Tadukli » se lance dans la bataille. Prochain objectif : le compostage.  Après une compagne de sensibilisation qui remonte déjà à trois ans, l’association passe à la vitesse supérieure. Elle se donne comme mission de faire du porte à porte pour sensibiliser le maximum de monde possible, sur la nécessité du compostage et son utilité comme terreaux naturel. Un pas pour en découdre avec le problème des déchets qui gangrène le village et toute la commune.

« La persévérance, c’est ce qui rend l’impossible possible, le possible probable et le probable réalisé », c’est ce que nous dit le vieux révolutionnaire russe Léon Trotski, et c’est ce que confirme l’association « Tadukli » d’Ait Aissa. Rien ne se fait de lui-même, et l’éternel discours victimaire doit être supplanté par le travail concret, un minimum sens d’abnégation, comme seuls moyens de parvenir aux fins désirées.

Azzedine Aidoune/BéjaiaNews