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Catalogne : Référendum sur fond de crise

L’avatar dans lequel s’est lancée la région catalane en vue de son indépendance, remet au goût du jour nombre de principes politiques et idéologiques, qu’on a tenté de barioler d’éthnicisme et de culturalisme. L’éclatement des états-nations sous les coups de butoir des politiques néolibérales qui tendent à s’affranchir des bornes emmurées que leurs imposent les frontières d’une part, et le développement des nationalismes et des populismes comme exutoire d’autre part, sondent les reconfigurations régionales, nationales et internationales. La catalogne est un cas d’école, on ne peut plus lancinant.

Prospère avec ses 20% du PIB d’Espagne, contrastant avec des régions moins loties telle que l’Andalousie, pôle industriel et touristique incontournable, qui de surcroît gère l’éducation, la santé et la police. La catalogne semble forcer le destin en s’exprimant pour son indépendance, alors que la région dispose d’une autonomie, d’un parlement et d’un gouvernement régionaux. En organisant un référendum contre vents et marées, et la menace d’une proclamation d’indépendance unilatérale, par le biais du  Président de la région autonome de Catalogne, Carles Puigdemont. Madrid rendant la pareille, menace de suspendre provisoirement l’autonomie de la région et gouverner par décret en déclarant l’état d’urgence allégé, ceci après avoir pris le contrôle des finances de Catalogne en septembre dernier. Si le mouvement porté par Puigdemont arbore le paravent culturel comme fond politique de leur combat, cela nous semble peu convaincant pour expliquer la foire d’empoigne qui prend forme au pays des Ibères, dont chaque partie se lance dans un jeu de factions, entre fermeté et jusqu’au boutisme, tentant pernicieusement de tirer les marrons du feu.

Le nationalisme catalan, une résurgence franquiste ?

La répression primaire de Franco contre la culture et la langue catalane, voisine mais différente de la Castille, constitue le terreau artificiel des antagonismes entre catalan et espagnol. Le point de source véritable réside incontestablement dans le conflit des bourgeoisies des deux régions, qui ont suivi un sens évolutif contradictoire, entre une bourgeoisie industrielle catalane et une autre rentière de Madrid. Ce conflit d’intérêt a marqué l’histoire des deux régions tout au long du XXème siècle. Dès la mort de Franco, la politique de décentralisation de la nouvelle « démocratie » espagnole, ouvrit la voie aux aspirations bourgeoises catalanes qui, à l’image du Pays Basque, visent à se saisir de quelques privilèges. Le projet politique de la bourgeoisie catalane, se cristallise avec la formation de deux partis nationalistes : Convergence Démocratique de Catalogne (CDC), devenue PDeCAT en 2016 et gauche républicaine de Catalogne. Ce sont ces deux relais politiques qui vont être derrière les négociations des financements régionaux et l’acquisition du Statut d’autonomie plus large face au gouvernement de Zapatero en 2006. L’arrivée au pouvoir de Mariano Rajoy, mettant à l’arrêt les négociations, débouche sur une impasse majeure. Profitant de la débâcle des socialistes du PSOE, la CDC enchaîne dès 2011 des succès électoraux, accompagnée d’une crise économique, tentant de l’endiguer avec des coupes budgétaires, notamment dans la santé et l’éducation. Des mouvements de protestation de grande ampleur embrasent la région catalane et provoquant la colère des travailleurs. Les nationalistes sautent sur cette aubaine providentielle, en faisant agiter le drapeau de l’indépendance. Il est à penser si ce méli-mélo politique qui secoue la région, renforce d’avantage la division et l’atomisation des travailleurs d’une part, et la montée en force de l’extrême droite qui vise à donner des lettres de noblesse à la devise franquiste (« Una, grande y libre », une [Espagne] grande et libre) d’autre part.

Un processus de déconnexion non subordonné :

La coalition indépendantiste, regroupant nationalistes « modérés » portés par le parti de centre droit Convergence Démocratique de Catalogne (CDC) qui avait bien pourtant participé à l’élaboration de la constitution. Ils ont notamment permis en 1996, avec les voix de leurs députés au Parlement, de faire élire le chef de file de la droite du PP de l’époque, José Maria Aznar, président du gouvernement. Tente en lorgnant sur les ambivalences du texte constitutionnel, élaboré à la sortie de l’ère franquiste, qui voulait de l’Espagne « un Etat multinational ». En 2006, un Statut d’autonomie de la catalogne, la définissant dans son préambule comme « nation », sonne comme une première semi-victoire, bien que de courte durée. En 2010, le parti de droite de Maryano Rajoy, le Parti Populaire (PP) saisit le Tribunal Constitutionnel (TC) et réduit à néant les ambitions nationalistes. La thèse des « radicaux » d’une Espagne « irréformable » prend de la prégnance, dont seule l’option du référendum pouvait faire valoir leurs ambitions, désigné prudemment « consultation citoyenne ». Dans le sillon de l’exemple écossais, les nationalistes voulaient une consultation concertée. La démarche ne convainquit cependant pas le TC, se référant à l’article 2 de la constitution décrétant « l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols ». À cela s’ajoute entre autre, l’incommode article 8 qui octroie à l’armée la mission de « garantir la souveraineté et l’indépendance de l’Espagne, défendre son intégrité territoriale et l’ordre constitutionnel ». Le TC suspend la loi et le décret catalan organisant la consultation du 9 novembre 2014, la qualifiant d’ « illégale ». Dès le 25 novembre 2015, une nouvelle coalition prit forme au parlement catalan, entre nationalistes « modérés » et « radicaux », mais qui n’arrivent toujours pas à en arracher la majorité. La coalition s’est vue flanquée par un groupe indépendantiste d’extrême gauche de la CUP. Les indépendantistes disposent désormais d’une courte majorité parlementaire, ce qui leur permet de donner lieu au « processus de déconnexion non subordonné » qu’ils appellent de leurs vœux. Dans la foulée, deux lois sont adoptées par le parlement, la loi sur le référendum du 6 septembre prévoyant l’organisation d’un référendum d’autodétermination, qu’elle fixe au 1er octobre 2017 et la loi de transition juridique et fondatrice de la République du 8 septembre. Tel un coup de couperet, les lois s’articulent avec une disposition visant la constitution espagnole, en affirmant prévaloir hiérarchiquement sur toutes les normes pouvant entrer en conflit avec elle. La juridiction catalane supplante donc la juridiction espagnole, comme période de transition  du jour de sa publication jusqu’à la tenue du référendum, en tant que norme suprême en vigueur sur le territoire catalan. On est donc face à deux assemblées normatives, l’une ou l’autre devrait s’imposer en fonction des rapports de force.

La composition sociale du mouvement

La répression dont ont fait preuve les forces de police (police nationale et Guardia civile), et son soutien par le roi, qui a renoncé à sa position de Bonaparte faisant office d’arbitre, reflète on ne peut plus clair la position de Madrid qui réduit le conflit à une question d’ordre public occultant le fond de crise politique qui  traverse cette dynamique en Catalogne. Il est plus que nécessaire de se questionner sur la composante sociale qui prend part au mouvement, et qui se manifeste lors des grandes mobilisations. La grève générale du 3 octobre dernier, marquée par des débrayages, des lock-out et mobilisations met à nu son caractère interclassiste, très faible notamment en industrie du fait du retrait des commissions ouvrières de l’UGT. Dans les quartiers, la mobilisation jeune est très visible. De plus d’une extraordinaire mobilisation dans les villages à travers des assemblées régulières, et une dynamique d’auto-organisation prometteuse. Les Comités de défense du référendum se sont transformés en Comité de défense de la République, avec une organisation de type soviétique1. La mobilisation populaire était telle,  notamment devant les hôtels où sont logés les policiers et les membres de la Guardia civile, au point que certains hôtels se sont vus contraints de les solliciter à partir. D’un autre côté, Les dockers et portuaires des ports de Barcelone et Tarragone, réunis en AG, ont voté le refus de ravitailler les 3 ferries affrétés par le ministère de l’intérieur espagnol et qui hébergent à son bord 3000 hommes des troupes spéciales de la garde civile dépêchés en Catalogne pour renforcer la répression. Aussitôt, le ministère de l’intérieur a essayé de se servir des sociétés sous-traitantes. Les sous-traitants ont à leur tour voté le refus. Les pompiers de leurs côté, ont joué un rôle exceptionnel, en s’attelant à créer des services d’ordre très appréciés de la population. La classe ouvrière avec sa forte composante d’immigrés galiciens et andalous, développant des liens sentimentaux avec l’idée de L’Espagne unie, pouvait glisser vers l’option indépendantiste, mais le mouvement ouvrier est plutôt dans sa large majorité favorable à l’idée d’autonomie plus que l’indépendance. La composante sociale du mouvement a donc basculé rapidement, elle commence à s’élargir et ceux qui ont déclenché l’agitation indépendantiste tentent désormais de la freiner.

Et maintenant ?

Face à un tel écheveau embrouillé où toutes les perspectives restent grandes ouvertes, Les risques d’une nouvelle pantalonnade des nationalistes bourgeois catalans à l’image de celle du 6 octobre 1934 lorsque le président de la Generalitat de Catalunya Lluis Companys déclara, déjà, l’indépendance de la république catalane contre « les forces monarchistes et fascistes »2. République qui dura à peine dix heures. Ou plus gravement sur un véritable conflit armé, c’est-à-dire un remake de la saignée de 1936, synonyme de défaite politique, idéologique et physique de la classe ouvrière et des masses populaires au sens large. S’il est tout à fait évident de ne se faire aucune illusion quant à la politique de Mariano Rajoy, qui a fait fonctionner le rouleau compresseur des politiques néolibérales depuis son arrivée au pouvoir, qui a causé une paupérisation massive et une dette publique estimée à 100% du PIB. Il est également très dangereux de se laisser porter dans la remorque d’une autre fraction bourgeoise catalane, jugée « opprimée ». Il nous semble important de préciser que les travailleurs possédant une conscience de classe doivent ériger un fossé autant de ceux qui défendent un État catalan indépendant, que de ceux qui souhaitent la préservation de l’État espagnole, et de leurs arguments concurrents qui traitent des sexes des anges, sur une prétendue légalité ou pas du processus. Les événements en Catalogne doivent être compris dans le contexte de la crise économique du capitalisme qui a mené à un effondrement financier en 2007 sans qu’il n’y ait eu, depuis, une véritable reprise. 10 ans après l’éclatement des bulles spéculatives, les oligarchies locales développent la prétention  qu’elles pourraient gouverner plus efficacement l’économie que l’État central. Conséquemment, un changement global vers le nationalisme et le populisme s’en est suivi.  Ca fut le cas en Ukraine, Ecosse, le Kurdistan récemment…etc. Il est plus que nécessaire de puiser dans les nouvelles organisations, comités, assemblées de quartier et de les pousser à avoir un fonctionnement autonome et distinct, d’où peuvent surgir les prises de décisions avec des délégués révocables à tout moment. Travailler par là même, à leur expansion le plus large possible. Cela nous semble comme seule garantie d’instaurer un double pouvoir en faveur des opprimés et d’en découdre face au cul-de-sac auquel se sont acheminées les rivalités des deux factions bourgeoises concurrentes.

Adlène Belhmer / BéjaiaNews

1 : lcr-lagauche.org

2 : El País, 7 octobre 2017