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Contribution de Zoubir Terki (Détenu des événements 19 Mai 1981)

Le 19 Mai 1981: Une date et une histoire pour que nul n’oublie !

Le 19 Mai 1981, est une date ancrée dans la mémoire collective de la vallée de la Soummam puisque ce jour toute sa population s’est soulevée en masse dans une manifestation historique, grandiose et organisée par la coordination des lycéens avec les représentants syndicalistes de la wilaya de Bejaia.

Cette manifestation s’est soldée par des arrestations massives, par des tortures physiques et morales des détenus et par des condamnations à des lourdes peines allant d’une année à trois années de prison ferme avec dépossession des droits civiques pour une durée de cinq ans.
Suite à l’information du transfert du projet de construction de l’institut universitaire sur Jijel, une réunion de la coordination élargie s’est tenue secrètement dans une baraque au lieu dit Sidi Abdelkader.
Après un débat houleux mais fructueux, la décision d’organiser une manifestation était votée à l’unanimité et la date était fixée pour le 19 Mai 1981. L’adoption de cette date était pour la symbolique de la journée nationale du savoir et un rappel du 19 Mai 1956 où les lycéens ont rejoint le maquis pour combattre le colonialisme. Ils ne restaient à débattre que sur le contenu du tract, de son tirage et de sa distribution, de l’itinéraire de la marche et du contenu des slogans qui étaient reportés à une deuxième réunion.
Lors de la deuxième réunion, les membres présents avaient insistés à débattre sur l’encadrement de la manifestation afin d’éviter toutes dérives et perturbations, sachant que les services de sécurité jouaient à la discorde et à la manipulation puis par le biais des organes de propagande ,ils déforment la nature de chaque action pacifique à une action de fauteurs de trouble , de destructeurs et d’émeutiers et ce pour détourner l’opinion national et international sur l’événement initié.
Les incidents de la commémoration du 20 Avril étaient étalés, la RTA et les journaux ne montraient que les incendies, les destructions des biens publiques, le saccage et surtout leurs axés sur le cas isolé d’Amizour où des jeunes innocents avaient brûle l’emblème national pour y se focaliser et traiter les Kabyles d’antinationalistes et de *Hizb França *.
Pour ce, après concertation, un consensus était dégagé pour désigner des délégués à prendre attache avec les services de sécurités et les autorités locales afin de les informer de l’action pacifique projetée pour assurer l’encadrement et d’éviter d’éventuelles infiltrations et perturbations.
Passant au point primordial de la réunion, l’élaboration du tract, un débat transparent et approfondit était apposé et après recueil de toutes les suggestions, il était adopté comme suit :
Nous appelons toute la population, étudiants, travailleurs et chômeurs à une manifestation pacifique qui aura lieu le 19 Mai 1981 pour dire :
Oui au vrai socialisme.
Oui à la liberté d’expression.
La libération de tous les détenus d’opinion et ce sans condition.
Non à la répression et aux arrestations arbitraires.
Non au détournement du projet de construction de l’université de Bejaia.
Oui à Tamazight et l’arabe algérienne, langues nationales et officielles.
L’UNION FAIT LA FORCE.
Pour la rédaction et le tirage du tract, les étudiants de l’ITE d’Ihaddaden se sont portés volontaires en vu de la disponibilité des moyens d’impression.
Une cellule de distribution était formée et prendra attache avec la cellule d’impression.
Le 17 Mai 1981, j’étais chargé de les récupérer au prés de Guedjou Abdelkader, délégué de l’ITE, pour les remettre à Bellache Boukhalfa et ce dernier les transmettra en quota à chaque délégation.
La journée du 18 Mai 1981 était pratiquement réservée à la confection des banderoles et des slogans à exprimer durant la manifestation.
Le 19 Mai 1981, comme prévu et à 08H, tous les lycéens d’Ihaddaden se mobilisaient tout en écoutant les consignes des organisateurs. Il a été convenu de former des rangs, de hisser les banderoles, de vocaliser les slogans contenus dans le tract et de suivre l’itinéraire adopté en restant mobilisés et vigilants. Après notre sortie du portail du lycée, des citoyens nous rejoignaient en scandant * afus dagfus ayatmatan, afus dagfus anem3iwan, selvaraka imazighan, selvaraka imazighen* et *asa azeka nela nela*, les femmes des balcons lançaient des youyous et nous encourageaient à poursuivre notre manifestation, puis les étudiants de l’ITE venaient renforcer nos rangs qui s’agrandissaient de plus en plus. Notre émotion s’était exaltée en voyant les travailleurs de l’ECOTEX, JUT, ECOTRAB et de SONITEX qui brandissaient des fanions et donnaient de l’ampleur à notre marche.
Juste à quelques mètres de l’usine Sonitex, un dispositif sécuritaire de policiers barrait la route par leurs fourgons tout en nous apeurant de se disperser, mais les manifestants résolus, convaincus de l’action continuaient à se révolter en renversant les fourgons de la police et les mettant à feu. Les policiers pris de panique et devant l’impressionnante foule des insurgés ne pouvaient que prendre la fuite. Le passage enfin libéré et la foule s’animait de courage et de volonté. En arrivant au carrefour de Nacéria, les manifestants qui venaient du lycée El Hamadia pris de rage de la répression qu’ils venaient de subir, scandaient leur révolte en s’identifiant et s’associant à notre marrée humaine pour ne former qu’un seul essaim de rebelles.
La foule s’agrandissait de plus en plus et l’adhésion populaire était massive.Toutes les communes de la wilaya avaient rejoint la manifestation ( Barbacha,Kendira, Amizour, Kherrata, Souk Letnine, Aokas, Tychy, El Kseur ….). Par contre la population de Sidi-Aich, de Seddouk et d’Akbou , l’avait organisé chacun dans sa localité.
Même les élèves des CEM avaient rejoint la marée humaine.
A l’arrivée de la caserne de la gendarmerie sise à LEXMIS, des centaines de gendarmes avec des armes braquées sur nous et dans leur chef avec un mégaphone essayait de nous persuader à se disperser.
La main dans la main tout en scandant des slogans hostiles au pouvoir, nous avions refusés d’abdiquer, nous étions déterminés à continuer et prêts au sacrifice sauf à la soumission.
Devant notre détermination et l’échauffourée de la rébellion, les gendarmes se retiraient et rejoignaient leur caserne et enfin nous avions pris la possession entière de la ville.
Devant le théâtre régional, la marche pacifique s’était transformée en émeute par des éléments infiltrés qui poussaient au saccage, à l’incendie et au vol.
Nous étions débordés et impossible de réorganiser la foule qui ne reculait devant rien et chacun comment il exprimait son mécontentement et son marasme.
On sillonnait toutes les rues de la ville et tous les édifices publics saccagés et brulés (Souk elfelah, la daïra, l’académie, la Mouhafadha …). La foule ne s’arrêtait pas, elle était même allée dans l’enceinte portuaire pour exprimer sa révolte et pour passer le message aux navigateurs étrangers afin de la transmettre à l’opinion internationale.
Vers 15h30, des renforts de gendarmeries et de militaires arrivaient dans toutes les frontières de la Soummam, Ils étaient dépêchés pour nous mater et mettre fin à notre insurrection. Ils procédaient à des arrestations massives, arbitraires et sans distinction. Pour eux, c’était la chasse aux Kabyles et les opposants du système.
On avait enregistré plus de 600 arrestations.
Des enquêteurs étaient dépêchés et désignés par le pouvoir central d’Alger et ils avaient la carte blanche pour mener à bien l’enquête afin de déterminer les commanditaires de l’insurrection et d’arrêter les organisateurs de la manifestation.
Le soir, l’unique chaine de télévision et de propagande montrait que les fourgons de la police renversés et brulés et le saccage des édifices publics, elle commentait notre action d’antinationalisme et nous traitait de fauteurs de troubles et des serviteurs de la main étrangère. Elle occultait la raison de notre soulèvement et l’adhésion massive de toute la vallée de la Soummam à la révolte.
Le vingt huit octobre, nous avions crié notre liberté et notre Amazighité dans les fourgons de la police, le long du trajet, de la prison au palais de la justice et nous avions chanté * Vedagh di tizi basa* en pleine cour et devant les juges. Il y avait une mobilisation inouïe qui nous portait soutien et qui clamait notre libération.
Le procès n’était qu’une scène de théâtre et une mascarade judiciaire. On était passé sans avocat et sans qu’on nous laissait s’exprimer sauf de répondre par un oui ou un non sous des intimidations.
Le moment fort et scandaleux était lors de l’appel à la barre de Zenati Djamel, De Lamari Gérard Idris et de Tari Laaziz. C’était une indignation, de quoi ils étaient coupables et pour quel délit étaient ils appelés à comparaitre, eux qui n’avaient pas assisté aux réunions de préparation et qui n’étaient pas dans la manifestation. Outrés par cette usurpation, nous avions tous tonnés * Aneraz wala aneknu et Afus degfus ayatmaten *.
Quand le juge nous demandait avant la délibération d’exprimer notre souhait et notre attente de sa magistrature, nous avions manifesté notre indignation et dénigré cette iniquité et cette injustice.
La sentence était lourde, on nous avait condamnés pour quatre années de prison ferme, de cinq ans d’interdiction de sortir à l’étranger et déposséder de tous les droits civiques.
De retour à la prison, nous avions encore extériorisés notre indignation et notre marasme de cette cruauté et nous avions protestés et désapprouvés notre condamnation outrancière et fallacieuse.
Plusieurs réunions étaient tenues secrètement et par unanimité nous avions décidé de faire cassation (appel), d’alerter l’opinion publique, de contacter des avocats pour plaider notre cause et nous avions tranché de faire une grève de la faim illimitée jusqu’à la satisfaction totale et sans condition de nos résolutions.
Pour ce, une déclaration a été rédiger à l’intention de l’opinion publique et des autorités afin de mettre en évidence notre détermination à faire une grève de la faim illimitée jusqu’à la satisfaction de nos revendications qui se résume sur le statut politique de notre cause et sur une tenue d’un procès équitable.
Des contacts étaient entrepris avec nos camarades de l’extérieur pour faire aboutir nos décisions et nous avions demandé aux gardiens de prison d’informer les autorités que nous étions déterminés de faire une grève de la faim et ce à partir du lendemain.
Un mouvement de solidarité et de proximité initié par Saadi Amirouche et Akrour Md Saddek était constitué pour la sensibilisation et la mobilisation des citoyens et des étudiants afin de se rassembler, de plaider et de faire aboutir notre déclaration.
Le lendemain, la grève de la faim a été entreprise à l’unanimité et sans réticence de nos camarades malades.
La direction de la prison était obligée de nous isoler des autres détenus et nous regroupait dans la salle *une*.
Malgré la faim, nous étions heureux d’être tous ensemble réunis sous le même toit et pour la même cause. Notre décision était ferme et sans recul, nous avions refusé la soumission et l’abdication et nous étions animés de volonté pour continuer notre combat jusqu’au bout.
Nous tenions des réunions quotidiennement sur les échos et les informations parvenus de l’extérieur. Pour la prolongation de la grève, elle se décidait du jour en jour.
L’indécence était qu’à chaque moment des repas, les cuisiniers accompagnés du surveillant chef, nous servaient le menu préparé dans des gamelles en aluminium et nous persécutaient afin de briser la grève. C’était une atteinte psychologique et morale qui ne faisait que stimuler davantage notre volonté et notre courage à continuer.
Un jour, ils avaient le culot d’accompagner et d’introduire le père de Tari Laaziz à l’intérieur même de la salle pour le contraindre à mettre fin à la grève et nous astreindre à faire autant. C’était une chose abjecte et inconcevable d’aller au point d’introduire un vieillard à l’intérieur d’une salle de prison dans le but d’assouvir leur objectif et de mettre fin à notre action.
Ces exactions renforçaient au contraire en nous la volonté d’y continuer, elles nous faisaient rire, blasphémer et parfois irriter au point de les commenter comme des scènes drôles pour les répéter le long de la journée.
Pour oublier notre faim, on se raconter tout ce qui nous venait à l’esprit et une anecdote qui me revenait le plus souvent était l’image de Tari Laaziz enveloppé dans sa couverture, très malade, qui arrivait à peine à prononcer les mots mais il nous agaçait par sa recette de *Bouzelouf*. Il nous faisait gaver et vomir.
Au bout du cinquième jour, nous avions contracté une diarrhée chronique qui ne nous laissait aucun temps de répit et on se bousculait au seul coin qu’on disposait pour faire nos besoins. La salle dégageait une odeur fétide, nauséabonde et insupportable.
Suite aux informations parvenues par nos contacts de l’extérieur que nous avions jugé honorables. A savoir, le frémissement des étudiants, les délégations des collectifs estudiantines, la pétition des citoyens, la mobilisation et la constitution d’un collectif d’avocat pour prendre notre défense et que la justice avait accepté notre cassation du premier verdict par la fixation d’une date à une deuxième comparution. Nous avions tenu une réunion et on avait décidé unanimement d’arrêter la grève et ce au bout du neuvième jour.
Le lendemain, le dixième jour, une équipe médicale était dépêchée sur les lieux et après nous avoir consultés, elle nous conseilla une alimentation de potages chauds, vitaminés et protidiques et nous suggéra de prendre beaucoup d’eau salée de préférence pour nous réhydratés.
J’avais une douleur gastrique atroce, des vomissements et une diarrhée aigue. Le médecin remarqua que j’avais une hypotension accentuée par une tachycardie et puis il me consola par me signifier que ce n’était pas grave et qu’il s’agissait d’une simple déshydratation. Il suffisait de prendre beaucoup d’eau et tout rentrera dans l’ordre. Mes amis présentaient les mêmes symptômes et que chacun de nous se lamenta de l’état de santé de l’autre tout en occultant la sienne. Un vrai esprit de famille animé d’une ambiance fraternelle qui se consolidait entre nous.
Le lendemain, nous avions bénéficié d’un parloir hors commun puisqu’il n’était pas le jour de visite et nous avions reçus des paniers bien garnis et copieux. On n’arrêtait pas de manger pour reprendre les forces tout en commentant les informations parvenues pour décider de l’autre étape à suivre et à entreprendre.
Un consensus était convenu pour préparer notre comparution et il était parvenu de camper sur notre position et d’être fidèle aux principes directeurs de notre mouvement.
Le 15 Décembre 1981 était le jour de notre recomparussions.
Tôt la matinée de ce jour, les gardiens de la prison nous rassemblaient dans le hall administratif de la prison annexant le portail de sortie où des fourgons cellulaires de la police et de la gendarmerie étaient en attente pour nous embarquaient.
On se serrait les mains, on s’encourageait et on criait haut et fort des slogans hostiles à ce pouvoir oppressif et répressif et contre cette injustice occulte et soumise au diktat des renégats faussaires et fossoyeurs.
Nous étions décidés et résolus encore une fois à exprimer notre marasme de se pouvoir arabo-baathiste et de démontrer notre détermination à continuer notre combat pour la cause juste et légitime.
Une foule nombreuse de citoyens qui venaient assister à notre procès, qui nous encourageait à être fier de notre action et qui scandait * Mazalagh dimazighen + aneraz walla aneknu et libérez les détenus *.
Le procès était aussi une mascarade malgré la présence d’un collectif d’avocats qui était constitué pour plaider notre cause et bénévolement ; les juges sommeillaient et n’écoutaient même pas notre version des faits et ils avaient tendance à obéir à une instance supérieure qui avait ficelé et imposé le verdict.
Les avocats étaient outrés par ce comportement et n’arrêtaient pas de dénoncer ces pratiques indécentes et immorales. Tour à tour, ils plaidaient notre innocence, notre droit aux pratiques démocratiques et ils demandaient notre libération et sans condition.
Lors de la plaidoirie du Maitre Djinder, les juges somnolaient, il parlait à voix douce et en arrivant devant eux, il criait fort pour les faire sursauter de leur sommeil et faisait montrer à l’assistance l’ingratitude et l’irresponsabilité dont ils faisaient preuve.
L’intervention du Maitre Ferkane était axé sur notre bas âge et notre niveau intellectuel tout en leurs demandant d’être fier de notre génération qui sera l’avenir de notre patrie et que nous ne portions pas des pastèques sur nos tètes mais de la matière grise qui aspire à une vie harmonieuse et qui défend les résolutions de nos valeureux martyrs pour l’instauration d’une république démocratique et populaire dans une Algérie algérienne libre, indépendante et diversifiée.
Le verdict était aussi lourd qu’on le pensait, nous étions encore une fois condamnés à des peines de prison ferme de deux ans à trois ans avec interdiction de sortir à l’étranger pendant cinq ans et déposséder de nos droits civiques.
De retour en prison, nous avions aussi extériorisés notre révolte et notre hostilité à ce pouvoir occulte et à cette injustice inintelligible.
Une déclaration a été rédigée et adressée à nos contacts de l’extérieur pour une large diffusion.
A notre surprise encore, en date du 22 Décembre, le directeur accompagné du surveillant chef et des gardiens nous signifiait de nous préparer pour un transfert dans un pénitencier de large peine et sans nous informer du nom de la destination.
Durant toute la nuit de ce 22 Décembre, on ne s’arrêtait de se poser des questions sur notre destinée, sur l’itinéraire de notre transfert et comment adopter une stratégie de lutte afin de continuer le combat et de mobiliser la population autour de notre cause.
Très tôt la matinée du 23 Décembre 1981, vers 4 heure du matin, le surveillant chef accompagné des gardiens se présentait devant la porte de notre salle et commençait à ânonner la liste des noms à transférer. Un sentiment de désolation et un état de stress s’amorçait en nous puisqu’ on ignorait la destination de notre transfert.
Moi, Merabet Laaziz et Benamsili Ali, nous ne faisions pas partie de cette liste et à notre interrogation sur le pourquoi, le surveillant chef nous présageait que notre transfert se fera ultérieurement et incessamment dans le deuxième convoi.
Nous étions indignés de cette séparation et un état de déplaisance s’intronisait en nous pour asseoir une amertume et une situation de panique en s’interrogeant sur notre prochain transfert.
C’était après deux jours et lors du parloir qu’on avait su que nos camarades étaient transférés au pénitencier de Coudia sis à Constantine et que la communauté estudiantine de cette localité s’en charger de leurs utilités. Nous étions rassurés par cette information qui avait adoucie notre esprit sur la question énigmatique de notre destination prochaine.
Quinze jours après, le surveillant chef nous informait à notre tour de notre transfert et nous demandait de se préparer la veille pour partir tôt le matin et à 05 heures.
Comme il faisait froid et à notre étonnement que la neige pourrait nous bloqués, on avait jugé bon de porter assez de vêtements pour se réchauffer le long du trajet.
A cinq heures de la matinée, ils nous embarquèrent menottés dans des fourgons congelés avec des détenus de droit commun condamnés à des peines lourdes .
C’était pour nous affreux et inconcevable d’être menotté avec des forcenés dont nous n’avions rien de commun. La peur commençait à prendre le dessus sur nous surtout après avoir vu la personne ligotée avec mon camarade Merabet déliait les menottes.
Quoi faire devant cette situation que bouche cousue tout en s’échangeant des regards compatissants pour qu’on se laisse emporter par notre triste sort.
Il faisait froid, Je sentais que mes pieds et mes mains étaient congelés, J’essayais de couvrir mes oreilles et mon cou du vent qui soufflait derrière moi par la vitre cassée et je frottais mes mains pour les réchauffées. Une tout sèche m’avait prise au point de suffoquer. C’était insupportable au point d’être infernal.
Notre malheur s’accentuait à la sortie de Kherata, à la frontière de Merouaha, quand nous étions bloqués par la neige et que les gardiens nous firent descendre afin de dégager les roues enfouies et pour pousser les fourgons pour reprendre la route.
C’était une situation traumatisante d’arriver à ce stade d’inhumanité mais elle nous avait été bénéfique puisqu’elle nous avait réchauffés.
A la rentrée de Sétif, les fourgons faisaient une halte pour qu’on soit escortés par le détachement de la police de cette wilaya et qui était dépêchée pour la circonstance.
Arrivant devant le portail du pénitencier de Coudia et une fois descendus de ces congélateurs, ils nous embarquèrent à l’intérieur sous une haute surveillance et avec l’appui des gardiens bien armés de cette prison.
Après une fouille minutieuse, ils nous entraînèrent à la division *1* dite de tri. C’était un grand pavillon à plusieurs cellules avec une grande cour au milieu. Elle recevait tous les prisonniers transférés au sein de ce pénitencier pour les repartir ensuite dans d’autres divisions en fonction du délit et de la peine.
Vers 14h, un grand monsieur bien bâti fut son entrée et accompagné des gardiens. Il leurs ordonna de nous faire sortir des cellules pour nous aligner dans la cour et après avoir eu connaissance de nos coordonnés, il se méta à crier sur les gardiens tout en les blâmant sur le fait de nous avoir enfermé avec les forcenés. Puis, il leur demanda de nous conduire à la classe primaire pour nous répartir dans la sixième division comme suite moi et Merabet Laaziz au chalet N°4 et par contre Benamsili Ali au chalet N°1.
Le chalet était propre, aéré et contenait une cinquantaine de lits superposés et bien réfectionnés. Sur chaque lit, un matelas, deux couvertures et un oreiller. Au fond du chalet des lavabos qui servaient pour la toilette journalière et juste à coté de la porte d’entrée une toilette pour les besoins sanitaires.
Après avoir pris place et installer nos affaires, ils nous sortirent dans la cour où nous retrouvâmes nos camarades et c’était un moment d’émotion et de soulagement. On n’arrêtait pas d’y changer des informations tout en se réconfortant et en se conseillant puis ils nous fassent visiter la vaste cour qui contenait au milieu trois salles et dans la première leur a été affecter pour les études et la révision pour l’examen du BAC. Sur le coté adjacent le chalet N°1, une tombe et une stèle érigées à la mémoire des détenus de la guère de libération nationale en mémoire de leur évasion et qui portait le nom de Mustapha Ben Boulaid. Des gardiens surveillaient le mouvement des prisonniers et veillaient sur le bon comportement, la discipline et le respect du règlement pénitentiaire.
Une fois le diner servi, ils nous reconduisaient respectivement dans les chalets. A ma stupéfaction mes camarades étaient divisés en trois groupes et à ma connaissance sous ordre de haute instance de l’état pour soit disant éviter des ambigüités et de bien cerner tout équivoque.
Je partageais le chalet avec Nait Haddad Mohand Ourabah, Boutrid Nacer, Bellache Boukhalfa, Zenati Djamel, Merabet Laaziz et les autres détenus de droit commun.
A 20h, extinction des lumières et des veilleurs de nuit épiaient chaque geste des détenus sous le contrôle des gardiens de prison qui ne cessaient de faire des rondes de vérification.
Une fois de plus, j’étais outré et chagriné d’être privé de l’examen du BAC et ce pour le non transfert de mon dossier de candidature de Bejaia à Constantine. Mon objectif était voué à l’échec, je me culpabilisais et je blasphémais mon triste sort.
Avec l’aide de mes camarades, je me suis ressaisi de ma résignation et je m’étais mis à écrire, à lire et à étudier. Je ne m’arrêtais d’apprendre et de me cultiver afin d’être à la hauteur de mes convictions, d’essayer de comprendre et d’analyser le mode de gouvernance de notre système et d’écrire sur mon cahier journal tout ce qui me venait à l’esprit.
Tout mes camarades qui avaient passé l’examen du BAC étaient admis et avec mention. C’était une réussite totale qui nous avait fait honneur et fierté.
Le 10 Juin, une information circulait faisant office d’une fouille générale et comme mes compagnons craignaient qu’ils retrouveront mon fameux journal intime, ils l’avaient déchiré et incinéré par peur d’une suite judiciaire sur le contenu des témoignages et des déclarations. J’étais touché dans mon intimité et enté de mes ressources et de mon échappatoire.
Le 18 Juin, le surveillant chef se présenta pour nous annoncer notre libération et ce suite à la grâce présidentielle mais à notre consternation que ce n’est pas l’ensemble de nos camarades. Nous avions refusé notre libération par solidarité à nos amis tout en arguant tous où personne.
Après une longue concertation et comme il s’est avéré que les autres et particulièrement ceux condamnés de plus de deux ans seront libérés incessamment, nous avions accepté avec des larmes aux yeux par la sensation d un sentiment d’affection et de compassion pour nos camarades.
Le 23 juin 1982, nos autres amis enfin libérés et c’était un soulagement total d’être tous enfin libres.
Enfin, je tiens à préciser que c’est par devoir de mémoire que je suis résolu à apporter mon témoignage par cette modeste contribution, je ne cherche ni honneur et ni prestige et que mon parcours n’est autre que celui de tout être humain qui porte son amour à sa culture, à son patrimoine ,à sa patrie et qui lutte pour les libertés d’expression et démocratiques.
Ma conviction, pas de liberté sans Tamazight et pas de Tamazight sans la liberté, notre combat s’inscrit dans la logique universelle de la défense des droits de l’homme en général et dans les partisans de l’Algérie algérienne en particulier.

Ci joint: Référentiel des dates et événements associés depuis le 11 Mai

Le 11 Mai réunion du comité de wilaya. Elaboration de l’appel et validation de la date du 19 Mai pour la manifestation
19 Mai jour de la manif emmenée par les lycéens (El-Hammadia, Ihedadhen) avec l’ITE puis se sont joints les travailleurs des entreprises et en fin la population locale et les villages proches venus nombreux pour répondre à l’appel. El-Kseur, Sidi-Aich, Akbou et Sedouk, villes importantes de la vallée de la Soummam, ont-elles aussi organisée la marche ou la protestation..
La capitale de la vallée de la Soummam est sous le contrôle total des manifestants malgré les tentatives des forces de l’ordre locales pour empêcher la marche.
Des renforts de CRS et de gendarmeries venues de Sétif, de Brouira, de Jijel et de Bordj pour mater le soulèvement sont dépêchés sur les lieux. La répression a commencé vers 17 heures environ.
Des centaines d’arrestations y compris des collégiens se sont déroulées avec violence dans toute la vallée de la Soummam.
Les arrestations ciblées concernant les comités de lycées, le comité de l’ITE, les travailleurs et les enseignants se sont effectués pendant les jours qui suivirent. Toute l’organisation est démantelée. Certains se sont rendus de leur propre gré pour éviter à leurs familles d’être témoins de leur arrestation puisque recherchés activement et frappés d’un mandat d’arrêt.
Les interrogatoires musclés et violents se sont déroulés en présence de forces spéciales venues d’Alger pour superviser cette opération.
La majorité des organisateurs sont déférés devant le juge d’instruction et mis en examen sous les chefs d’inculpation (voir la liste) et déférés à la maison d’arrêt n Bgayet et d’Akbou en attendant leur procès
Le 8 Juin, 08 lycéens de terminal des lycées n Bgayet se sont présentés à l’examen du Baccalauréat dans l’enceinte même de la prison n Bgayet dont 04 l’ont obtenu
Le mois d’octobre plusieurs procès ont eu lieu à au tribunal de Bgayet et d’Akbou dont deux devant la cours des mineurs. Le 28 octobre a eu le procès des principaux acteurs du mouvement à Bgayet (de 17 ans et plus) et s’est déroulé sans avocats, par leur propre volonté, en présence des trois étudiants de Tizi-ouzou activement recherchés.
Des peines allant de quelques mois à 4 ans de prison ferme sont prononcés. En tout 53 condamnations ont été prononcées dont deux par contumace.
Le 14 novembre une grève de la faim a été déclarée suivie d’une lettre ouverte au président sortie clandestinement à l’extérieur. Elle a durée 08 jours pleins.et suivie par la totalité des condamnés.
Les procès en appel se sont tous déroulés le mois de décembre au tribunal n Bgayet et dont le 15 décembre celui symbolique en présence d’un collectif d’une trentaine d’avocats (bénévoles) et de tés nombreux militants (Tizi-ouzou, Bgayet..) venus soutenir les détenus et par mis eux Ferhat Mhenni.
Les peines prononcées vont de quelques mois, d’une année à trois ans de prison ferme. Ceux qui ont purgé leurs peines sont libérés et les autres la majorité écrasante seront incarcérés.
Dans la nuit du 23 au 24 décembre vers 02h du matin le premier transfert vers la prison de Constantine (17 condamnés) a été organisé. 15 jours après le deuxième transfert est organisé (3 condamnés) et en fin le troisième ( 4 condamnés) vient clore les transferts. En tout 24 condamnés à plus de deux ans sont transférés à Constantine pour purger le reste de leurs peines. Ceux qui ne sont pas dans les convois c’est-à-dire ceux qui sont condamnés à moins de deux ans sont restés à la prison n Bgayet.
Le 08 juin les candidats au bac se présenterons à l’examen à Constantine. Beaucoup l’ont réussi et il y en même parmi eux qui l’ont obtenu pour la deuxième fois en détention.
Suite à la grâce présidentielle, les libérations se feront en trois vagues. La première le 18 juin 1982, puis la deuxième le 28 juin et la dernière le 4 juillet.

Liste des détenus des événements de Mai 1981 condamnés à des peines allant de quelques mois à quatre ans de prison.

1) – Béjaia et Sidi-Aich.
Lycéens:
Boukhalfa Bellache
Zoubir Terki
Salah Taibi
Abdenacer Yanat
Med Akli Benalaoua
Mohand Cherif Bellache
Mohand Larbi Boutrid
Mokrane Agoune
Farid Zadi
Abdelaziz Merabet
Azzedine Madaoui
Zaher Chibane
Djamel Menguelati
Zaher Aouchiche
Med Salah Messalti
Med Said Belalouche
Ali Benamsili
Mustapha Brahiti
Nacer Salhi
Boualem Ayad(Condamné par contumace à 4 ans de prison)

I.T. E d’Ihaddaden:
Abdelkader Guidjou
Ali Dai
Ali Gherbi
Mohamed-Ourabah Nait Haddad

Professeurs à l’I.T.E.
Tayeb Chebi
Salah Moussouni

La classe ouvrière
Moussa Cheurfa (Agent Technique I.T.E d’ Ihaddaden).
Kamel Merdes (fonctionnaire),
Khelil Aizel (fonctionnaire),
Moussa Talbi (ouvrier),
Mouloud Belal (ouvrier).
Hamid Lakhdari (employé).
Essaid Zaidi

Étudiants et stagiaires:
Laaziz Tari (Etudiant a Tizi Ouzou)
Djamel Zenati (Etudiant a Tizi Ouzou)
Gérard Idris Lamari (Etudiant a Tizi Ouzou)
Mohamed Benkerrou (Etudiant à Setif)
Rachid Adalou (Etudiant a Setif)
Mouloud Laichouchene (Stagiaire à l’Inftp)
Rachid Arbane (Stagiaire CFA)
Abdelwahab Cherfa (Stagiaire CFA)
Aissa Arab (Stagiaire CFA)

2) Akbou et Seddouk
Amar Boukedami,
Smail Ait Meddour,
Belkacem Souagui,
Zoubir Chekkar,
Mebrouk Hamidouche,
Abdesslam Tiar,
Smail Maamri,
Mokrane Baaziz,
Abdennour Benyahia,
Abdennour Meldiloufi,
Abdelmalek Halfaoui,
Abderrahmane Nasroune,
Youcef Chilha,
Hider Chikhoune,
Zoubir Berkani,
Amar Idri.

Ps: Un vibrant hommage à nos amis qui ne sont plus de ce monde, notamment : Zadi Farid, Nait-Haddad Mohand Ourabah, Smail Ait Meddour et Guidjou Abdelkader.
Paix à leurs âmes, que Dieu les bénisse et leurs accorde sa miséricorde.