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De quoi Katia Bengana est-elle le nom par Tarik Djerroud Auteur/éditeur

Le fanatisme est toujours d’actualité avec comme principales victimes les femmes en particulier et les hommes libres en général. Son rouleau compresseur se fait écho à travers le monde entier après avoir atteint son summum en Algérie durant une période longue et douloureuse dite « la décennie rouge ».

Évoquer le terrorisme doit sagement s’accompagner de la lutte des braves et de la résistance des dignes fils de l’Algérie. Effectivement, le FIS fut décapité en mars 1992, mais ses tentacules armées mettaient les bouchons double, dans un acharnement sans précédent contre le peuple Algérien. La maison Algérie était en danger et l’alerte avait claironné depuis un moment. La résistance s’organisait. Le combat s’annonçait sans merci !

Non loin d’Alger, la ville de Meftah imposa ses quartiers au cœur de la fertile Mitidja, et avait longtemps mis en avant sa cimenterie et ses succulentes oranges. Avant que la terreur vienne montrer ses muscles, et les interdits s’abattre comme des oukases impossible à contrer. Et pourtant !

Une fatwa érigée contre la sortie des femmes dans l’espace public faisait les choux gras des Frères, comme si la grandeur et l’honneur d’un homme se résume à voir sa femme, ou sa fille, emmurée comme une odalisque corvéable à merci. Et si d’aventure une silhouette féminine se risquait à trainer dehors, le voile doit être porté comme un emblème.

Venue d’un milieu modeste, Katia Bengana était si jeune mais du haut de ses dix-sept ans, elle avait des rêves plein la tête. Meftah était son fief où elle était lycéenne et, en toute innocence, elle pensait qu’un avenir radieux l’attendait. Et cependant, être une fille moderne, être d’un tempérament libre n’était point une sinécure dans un pays où l’islamisme bouillait à plein régime. Les kidnappings et les viols des femmes étaient monnaie courante. Satisfaire les caprices des djihadistes se passait de toute moralité. Celles qui redoublaient d’insolence, en défiant les fascistes à l’étendard vert, allaient payer le prix fort !

Ce qui en coûtait à dire non au terrorisme, non au diktat des barbus, non à l’hégémonie de la bêtise était d’un prix élevé : la mort !

Sortir sans voile était une bravade que les islamistes ne pardonnaient guère pour rien au monde. Nombre de femmes tournèrent casaque pour se mettre les voiles et vaquer à leurs préoccupations. Pas toutes les femmes. Et Katia Bengana n’en faisait qu’aux audaces de ses neurones, les cheveux au vent pour respirer l’air frais à pleins poumons.

Ce minimum de liberté irritait les dépositaires autoproclamés de la morale publique qui ne tardèrent pas à sortir de leurs gonds et aiguiser leurs armes, assez actives au demeurant. Il leur fallait tuer pour débourser leur haine, tuer pour l’exemple, tuer pour calmer leur névrose primitive. Tuer pour réserver une place au paradis. Et pour quoi pas se faire tuer en martyr pour découvrir vite le paradis clé en mains ! Ces Cassandres ne pouvaient se résoudre à l’idée de mourir en solitaires ; ils préféraient mettre le feu à la maison Algérie avant de lui dire adieu… Cette soif de sang fit des milliers de victimes de toutes conditions sociales.

Comme d’autres localités prises dans l’étau islamiste, Meftah était aussi le pré carré des terroristes, l’épicentre de leurs expériences à coup de fatwas. Katia était avertie, rappelée à l’ordre misogyne, mise en garde contre ses écarts de conduite… mais rien ne pouvait ébranler sa détermination à rester elle-même, à vivre en toute liberté, jalouse de ses droits.

L’Etat défaillant, dont les barons étaient arc-boutés sur leurs intérêts et vanités, laissa des boulevards entiers à l’expression de la terreur. Comme nombre de journalistes, d’écrivains, d’artistes, et des anonymes de la société civile, et du corps de la sécurité, l’heure fatale de Katia était venue. Pareille à une proie facile, sa mise en filature dura quelque temps, avant l’assaut final ; un groupe terroriste l’avait prise pour cible sur le chemin du lycée et, mine de rien, abattue sans états d’âme. Katia rendit l’âme en ce 28 février 1994, son cartable entre les doigts. Tout un contraste ignoble se dessinait dans cet acte : la meute contre la personne, la belle face aux ogres, l’arme devant un stylo ! C’était la rencontre symbolique de la noblesse face à la bassesse. La geste cocardière de Katia méritait des youyous ! Elle avait rejoint rapidement nombre d’héroïnes devancières, qui sacrifièrent le meilleur d’elles-mêmes, telles La Kahina, Fadhma n Soumer, Hassiba Benbouali, etc…

La belle Katia s’en était allée pour toujours, se sacrifiant pour ainsi dire sur l’autel de la liberté. De sa mémoire nous parvient un message simple et édifiant, celui de ne jamais courber l’échine devant les prophètes de la décadence, de tenir tête aux ennemis du progrès, de poursuivre les fous sanguinaires jusqu’à leurs derniers retranchements. De son sacrifice s’élevait le parfum de lutter pour vivre debout sous peine de succomber comme un mégot sous les savates d’exécrables lâches. Le combat n’est pas terminé ; la bête ne fait que reculer pour mieux sauter. Sur les hommes. Sur les femmes. Sur la vitalité sociale. Le fanatisme est une maladie intemporelle et sa variante islamiste garde l’espoir que l’Etat veuille fermer l’œil sur ses dérives.
Y a pas pire que l’oubli qui attire tout individu vers la boue de l’obscurantisme. Y a pas mieux que le souvenir qui hisse toute personne vers la connaissance des sacrifices du passé, et vers la reconnaissance des alliés fidèles.

Compter les morts est un exercice urticant. Autant barrer la route au fanatisme et à ses godillots. Du sacrifice de Katia Bengana, et de ses frères et sœurs assassinés, le temps nous maudira et la vanité nous poursuivra si les choses en resteront là.

Des partis islamistes continuent de tenir la dragée haute à une Algérie décomplexée, amarrée à son histoire authentique. L’islamisme politique est aux aguets comme un loup lorgnant sur la bergerie. Quoique la société se montre accablée de mille maux, la vigilance doit rester une valeur intellectuelle et morale, contrer le fascisme vert doit être un combat de tous les instants. Fustiger le terrorisme appelle à incriminer d’abord et avant tout le terreau idéologique qui l’alimente, c’est-à-dire le salafisme comme alibi politique et moyen de domination.

L’heure, mes sœurs mes frères, est idoine pour imposer un ordre équitable, juste, apaisant. La liberté de conscience mérite notre attention. Une saine lutte pour la laïcité n’est jamais facultative pour que cesse la bêtise, pour que la folie batte en retraite, pour que la beauté soit chantée et la vie glorifiée.

C’est dans ce cadre que d’autres Katia Bengana trouveront un espace propice à une vie de communauté dénuée de rapports pathologiques d’où fusent les insultes, les cris de haine, et un listing de noms à excommunier.
La vocation des êtres humains à vivre en liberté est toute naturelle, un droit basique, indiscutable, pour lequel il faut se sacrifier en tout lieu, et à toutes les époques. C’est le premier droit qu’il faut défendre comme des braves au risque de le regretter sur le tard et d’en pleurer comme des lâches.

TD