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France : considérer les gilets jaunes comme un symptôme.

Comme dans toute intrigue bien menée, l’entrée en matière est décisive. L’offensive inouïe de Macron contre les couches défavorisées de la société française dès le début de son quinquennat, a semé un vent de colère dont les gilets jaunes sont le fruit amer. C’est aussi une manifestation symptomatique d’une coupure profonde et consommée entre l’élite politique et économique avec de larges pans de la société.

Considérer les gilets jaunes comme un symptôme :

Travers répétitif du discours dominant est de considérer le mouvement des gilets jaunes comme un phénomène tronqué et circonstanciel. Il ne peut être appréhendé que dans le cadre d’une lecture globale de la crise du capitalisme mondialisé dans son moment néolibéral et la crise des représentations qui le configure. Sinon comment expliquer l’effet viral qu’on observe avec des gilets jaunes en Allemagne, Belgique…etc? Dix ans après la grande récession matérialisée par la faillite de Lehman Brother, les ondes de choc continuent de chambouler les structures de la société. A l’automne 2008, le mode de production capitaliste a connu la plus grande turbulence depuis la grande récession de 1929, il en a fallu de peu pour que le système financier International s’effondre comme un château de cartes conséquence de l’éclatement d’une bulle spéculative constituée de « capital fictif » sans corrélation dans le capital actif. Quelles en sont les conséquences ? Au lieu de se résorber les effets de cette crise continuent de s’aggraver, le syndrome du Brexit en est le signe ultime d’une Europe tiraillée. Les dettes privées connaissent un phénomène d’accumulation continue, posant le lit d’un nouvel éclatement à venir. La part des profits engendrés vont de moins en moins vers le travail qui les a produit sous forme de salaires mais plutôt dans les poches des actionnaires (100 milliards d’euros de profits pour les actionnaires du CAC40 en 2017). La contestation des gilets jaunes se veut donc dans sa forme comme un mouvement des couches inférieurs des français qui n’ont assez des taxes, mais dans le fond elle est la manifestation symptomatique des crises cycliques que connait le capitalisme dans sa phase ascendante.

Dans quel moment politique sommes-nous ?

Depuis 30 ans nous constatons la marche forcée d’une remise en cause de ce qui caractérisait les sociétés occidentales et au-delà. Au sortir de la deuxième guerre, le consensus centriste keynésien de ce qu’on appelait « les trente glorieuses » se donnait comme orientation le progrès social, la réduction des inégalités, une meilleur prise en charge des retraités, augmentation du temps libéré face à l’obligation de produire (la journée de 8 heures, la semaine de 35 heures), mais surtout le contrôle de la finance publique par l’Etat. Ces remises en cause de l’ensemble des conquêtes sociales et démocratiques du mouvement ouvrier avaient un préalable : la casse du syndicalisme révolutionnaire. Frédérich Hayek, l’homme-lige de la contre-révolution néolibérale, disait en 1947 : « Si nous voulons entretenir le moindre espoir d’un retour à une économie de liberté, la question de la restriction du pouvoir syndical est une des plus importante ». Il fallait ensuite s’attaquer aux piliers qui portaient cet Etat providence : la retraite de plus en plus retardée, la remise en cause de la gratuité de l’accès aux soins, un dispositif punitif de surveillance dont sont soumis les chômeurs, les services publics qui se sont vus détricoter au service du privée, la baisse des salaires qu’on désigne désormais par « le coût du travail »…etc. Dans cette toile de fond, on assiste à l’élargissement de la base des partis d’extrême droite et des populismes y compris au sein de la classe ouvrière qui surfent sur une politique anti-immigrés avec le FN de Marine Le Pen en France, PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas, le Parti de la liberté de Norbert Hofer en Autriche et le dernier en date Bolsonaro au Brésil. L’élection de Donald Trump dont le gout de l’esbroufe ne doit pas occulter ce qu’il représente politiquement à l’aune de ce contexte. Elu en tirant à boulet rouge sur la mondialisation libérale lui opposant un protectionnisme à la sauce populiste qui peut s’avérer désastreuse pour l’économie US, comme le suggère l’économiste Michel Husson : « La politique mercantiliste de Donald Trump est donc incohérente. Le déficit commercial des États-Unis correspond comptablement au fait que l’épargne nationale ne suffit pas à financer l’investissement intérieur, auquel vient s’ajouter l’impact du déficit budgétaire, creusé par les baisses d’impôts. Dans ces conditions, le déficit n’a aucune raison de se résorber en dépit des taxes sur les importations, à moins de réduire la consommation des ménages, et donc la croissance des États-Unis »

Une taxe inefficace écologiquement et injuste socialement.

Conçues pour répondre à une nécessité écologique, l’augmentation des taxes sur les carburants a joué le rôle de la goutte qui a fait déborder le vase. D’emblée, la couverture écologique se butte à une limite politique voire idéologique. En 1866, Ernnst Haeeckel, vulgarisateur de Darwin et féru des néologismes, définissait l’écologie dans sa « Generelle Morphologie der Organismen » comme la relation entre les organismes, la nature et l’économie humaine. A travers ce détour étymologique, on prend conscience qu’une réelle prise en compte de l’aspect écologique passe invariablement par les modes de consommation de toute la société humaine et par ricochet son mode de développement économique et non pas par un ensemble de muserettes. Eternelle politique de remodelage des formes pour mieux s’accommoder du fond !
Bien plus, en regardant de plus prêt on se rend compte que cette taxe est à la fois écologiquement inefficace, mais aussi socialement injuste. Car, ce ne sont pas forcément ceux qui polluent le plus qui sont le plus taxés bien au contraire, les grandes multinationales qui polluent le plus normalement du monde ne sont jamais taxées. De plus, la valeur moyenne des émissions de CO2 est de 2.7 tonnes par année en France pour une voiture diesel, soit l’équivalent d’un avion qui fait un aller-retour Paris Los-Angeles. Ainsi, celui qui passe des vacances à Los Angeles pollue autant que celui qui roule toute une année avec sa voiture, alors que le kérosène est taxé à 0 %. Il parait donc à la fois injuste et ridicule de faire endosser la responsabilité du réchauffement climatique au simple ouvrier qui prend sa voiture pour aller travailler. Double peine, au moment ou le gouvernement français taxe les carburants on observe la disparition programmée des substitutifs qui sont les petites lignes ferroviaires faute de rentabilité. Ainsi, le gouvernement français veut se donner une bonne conscience écologique, combien même factice qu’elle est, au prix d’une injustice sociale évidente.

Pour ne pas conclure.
Le mouvement des gilets jaunes confirme une fois de plus quelques évidences, s’il en est. La première, la coupure entre l’élite et la majorité de la population. Un fossé que vient de confirmer le journaliste vedette Christophe Barbier au plateau de « C  dans l’air », arguant avec aplomb : «  Moi je pense qu’il y aurait quelque chose de très populaire à faire, c’est de supprimer la redevance télé, et ça beaucoup de gilets jaunes sont des gens qui regardent la télé, parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’autres distractions dans la vie». Ou cette députée du parti majoritaire affirmant à la télé, toute honte bue, qu’elle ne connaissait pas le montant du SMIC. Tout cet aréopage bienpensant ou l’indécence le dispute au mépris de classe, participe à ce que Serge Halimi qualifie de « chiens de garde ». Véritable garde-chiourme de la pensée dominante, qui se targue de titre « d’expert » et « d’analyste » tissant de solides réseaux de compérage d’une pensée aux ordres.
La deuxième constatation est la « faillite » des partis dans leurs formes classiques. Que ce soit de droite ou de gauche, les deux politiques se confondent dans une batterie de « réformes » aussi impopulaires les unes que les autres.
Plus encore, les palinodies des politiques successifs, l’exemple de Sarkozy qui retarde l’âge de départ à la retraite alors qu’il s’est engagé de ne pas le modifier. Hollande, qui fait voter un pacte de stabilité européen qu’il avait promis de renégocier. Loin d’un quiconque particularisme français, on a eu pas longtemps un Obama, contre ses propres engagements, réduire les déficits publics, comprimer les dépenses sociales et imposer aux américains l’achat d’une assurance médicale à un cartel privée. Tous ces retournements qui obéissent souvent à des directives des organismes financiers internationaux, sapent les partis traditionnels de leur base dont les populismes de droite comme de « gauche » récupèrent.
Enfin, le mouvement des gilets jaunes reste pendant et susceptible d’essoufflement, surtout avec le moratoire annoncé par le gouvernement, tant la jonction avec des segments du mouvement ouvrier n’est pas opérée. Une sympathie politique existe il faut savoir la saisir et matérialiser cette colère à travers des structures pérennes mais surtout un programme politique, pour en finir avec le macronisme triomphant et son monde.

Adlène Belhmer/BéjaiaNews