24 mai 2020

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Hirak et confinement, vers un retour à la base ?

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La pandémie mondiale a donné un coup d’arrêt brutal aux luttes sociales et politiques à travers le monde. De Quito à Beyrouth en passant par Bagdad, les mouvements de protestation enclenchés à l’automne dernier sont tous mis entre parenthèses sous l’urgence de la crise sanitaire. L’Algérie n’est pas en reste, le Hirak qui a ouvert un chapitre nouveau dans les séquences des luttes sociales et politiques est en suspend pour ne pas dire à l’arrêt. Néanmoins, des luttes et rassemblements ponctuels voient quotidiennement le jour et se place dans la continuité du Hirak. Des formes alternatives de lutte sont en débat et un retour à la base sonne comme une nécessité objective et une alternative de fait dictée par la situation de crise mondiale.

Le pouvoir seul sur l’arène politique tente de tirer un maximum de profit du retrait des masses de la rue après plus d’une année de mobilisation. Lois liberticides et arrestations abusives se succèdent sur fond d’une gestion aléatoire de la crise sanitaire. Après l’adoption du code pénal, le projet de constitution est soumis au «débat» puis au vote d’un parlement acquis aux maîtres du moment. Trituré en vase clos, le dit projet n’a même pas séduit la pléiade d’experts dépêchés en catastrophe pour le confectionner, au point d’enregistrer des dissensions internes marquées par la démission du juge Fatsah Ouguergouz faisant remarquer dans sa lettre de démission que «cet avant-projet s’inscrive pour l’essentiel dans la continuité de la constitution actuelle». En excluant encore une fois le peuple dans le choix des orientations fondamentales du pays, le pouvoir réaffirme par la pratique à travers ces arrangements juridiques qui obéissent à une logique de réaménagement interne au régime, qu’il est la continuité par excellence du régime de Bouteflika.

Au moment où les arrestations se multiplient avec quinze militants condamnés à la prison ferme rien que pour cette semaine et en absence d’un climat favorable au débat à cause à la fois de la situation sanitaire et des pratiques de verrouillage du pouvoir, le projet de constitution sera vraisemblablement imposé par voie de fait, qui de plus est garde les traits fondamentaux de l’ancien.

D’un point de vue de méthode, la rédaction d’une constitution vient couronner un consensus social et politique établi en amont à travers un large débat de société. D’où la revendication d’un processus constituant souverain sensé établir ce consensus sociétal pour aboutir à sa codification juridique à travers la rédaction d’une constitution. Le pouvoir à travers le président Tebboune croit détenir la clé de voûte pour venir à bout du Hirak en retapant sommairement la façade juridique. Une opération de séduction avortée et qui maintien la crise ouverte…

Le Hirak et l’impératif de repenser le paradigme démocratique : En refusant toute représentation que ce soit venant des partis traditionnels ou des vedettes médiatiques et autres notabilités érigées en vertueux incontestés par la fabrique médiatique, le Hirak pose, consciemment ou pas, la volonté d’un changement de paradigme dans l’exercice démocratique. Désabusé par les formes de représentations établies jusque là où les instances électives sont phagocytées par une administration omnipotente et un appareil répressif contraignant. Le pouvoir a établi un cordon sanitaire entre le citoyen et la chose politique, créant des ruptures de confiance et une corruption généralisée en l’absence d’un contrôle populaire sur les affaires courantes. Cette attitude de mise à distance des masses dans l’exercice démocratique et sa verticalité étouffante n’est pas le propre de l’Algérie, mais elle est largement imprégnée des traits caractéristiques de l’histoire politique du pays. Le sociologue Brahim Salhi note en ces termes les conséquences politiques qui en découlent : «Au niveau national, comme au nouveau local, il existe une expression de désenchantement par rapport à la pratique politique qui n’est perçue ni comme un vecteur de médiation avec l’État, ni comme un modérateur de ses dérives arbitraires et/ou autoritaires». Les partis dits d’opposition, sensés incarner des cristallisations politiques porteuses d’un projet alternatif, se sont vite transformés en appareils squelettiques dont le Hirak a pris de vitesse. Tout comme « la méfiance obsessionnelle à l’égard des intellectuels», souligné par Mohamed Harbi a empêché émergence d’une figure charismatique jouant le rôle d’un tribun du peuple chapeautant la colère des masses. Objectivement, la représentation pyramidale de l’exercice démocratique est rejetée pour laisser place à des initiatives horizontales et structurées à la base. C’est le cas notamment dans bon nombre d’universités et écoles, en s’auto-organisant d’une manière autonome les étudiants se sont débarrassés des organisations satellitaires du pouvoir au sein des universités et ont imposé un modèle de représentation plus direct et plus souverain. Comme c’est le cas dans certains villages, ou mème dans des usines où des travailleurs ont redynamisé leurs sections syndicales de base.

La crise sanitaire vient nous confronter à un nouveau défit, en l’absence d’une possibilité des actions de masse comme moyen de lutte, elle soulève la nécessité de réfléchir aux formes alternatives. Des alternatives dont ces bribes d’organisation, limités mais prometteuses, peuvent être et sont le point de départ. Partout des associations et collectifs, ont assuré la vigilance et la solidarité dès le début de la propagation du virus. Face à la défaillance de l’État dans la gestion de la crise, la population a assuré spontanément une solidarité citoyenne qui nourrit l’impératif d’organisation. La dernière initiative du genre et la constitution d’un Mouvement Citoyen Tazeboujt pour le Changement, qui s’inscrit dans la dynamique du Hirak.

La nécessité de se structurer en structures de basse est dictée par la réalité objective de la situation politique et sanitaire. Des structures qui ne relèvent pas d’une exaltation ou d’un fétichisme des organisations du passé à l’image de Tajmaat. Elles sont par contre la forme d’organisation moderne par excellence de l’organisation démocratique et une réponse à la faillite de la forme de représentation hiérarchique qui inhibe l’exercice de la souveraine populaire. Historiquement, elles ont joué un rôle majeur dans différentes stations de luttes politiques du pays. Pas loin dans le temps, lors de la révolte de 2001, c’est l’organisation à la base en comités puis en coordination des comités qui a réussi à freiner l’élan émeutier et l’effusion de sang et a pu négocier avec succès le report du bac cette année là, comme elle a réussi de se constituer en un ‘Commandement collectif’ capable de rassembler des milliers de gens d’une manière organisée lors des marches du 19 mai à Béjaia et le 21 mai à Tizi Ouzou, comme répétition générale de la grande marche du 14 juin. C’est cette même organisation qui a pu étoffer ce mouvement de révolte d’une perspective politique matérialisée entre autre par la plateforme de Lekser, ceci avant que la trahison des clercs n’intervienne.

Enfin, il s’agit à la fois d’analyser les enjeux du moment présent en se nourrissant des expériences du passé pour en tirer les conclusions nécessaires et définir la tactique et la stratégie à adopter. Le confinement du Hirak dicté par la situation sanitaire nous interpelle à penser des modèles de lutte alternatifs qui passent par la création et le renforcement de nos structures de bases (comité, collectif, association, section syndicale, etc). Les expériences du passé nous renvoient à doter notre organisation des moyens de contrôles pour leur fonctionnement démocratique: élection des délégués en assemblée générale, révocabilité des élus, rotation des charges, représentation paritaire homme/femme…etc.

Adlène Belhmer pour BéjaiaNews

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