7 juillet 2020

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Le Hirak et la répression

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Ces trois dernières semaines, pour ne citer que celles-là, sont le théâtre de manœuvres répressives du pouvoir annonçant sa prédisposition claire à empêcher coûte que coûte la reprise du Hirak.

Comme pour égaler la détermination du Hirak, le pouvoir est décidé à ne rien lâcher et sa meilleure arme est la répression. Cependant, bien que cette répression semble réguler quelque peu cette volonté du Hirak à une reprise progressive, elle constitue en même temps un bourbier dans lequel il ne cesse de s’enfoncer. Elle réduit fortement sa capacité à maintenir le statu quo acquis grâce au couvre-feu sanitaire. Elle engage en soi la possibilité de générer des heurts qui pourraient compliquer atrocement la situation pour lui et la faire carrément tourner à l’incontrôlable.

Dans les faits, la répression n’a jamais cessé. Avant le confinement, déjà, le Hirak avait goûté au gaz, à la matraque et aux arrestations. Et au pire moment de recul du Hirak _ pendant le confinement _ la répression continuait de s’attaquer à des militants engagés, car très isolés du fait de ce recul. Si, aujourd’hui, elle est ressentie comme très « dure » ou trop « provoquante », c’est qu’elle est venue s’entremêler avec cette reprise rampante. Et du coup, elle prend des allures de grande sévérité.

Maintenant, quelle que soit sa forme et son étendue, cette répression ne doit pas nous empêcher d’apprécier ce qu’elle renferme de sens politique. Ainsi, bien que certains de ses aspects apparents tels que sa fermeté, ses moyens, son mode opératoire…, soient importants pour l’étude, car ils sont imbriqués aux choix politiques, ils ne peuvent l’être autant que les petits signaux politiques qu’elle émet.

En effet, comme toute répression dans le monde, elle étale une réalité politique très souvent polluée par d’autres agents. Elle est une forme de langage qui informe de ce qui existe réellement dans le domaine des rapports politiques que génère l’opposition Hirak/Pouvoir. Elle permet aussi de prévoir les séquences futures déterminées par les critères qui lui sont inhérents.

Cette répression fait état d’abord de l’impossibilité pour le pouvoir de tolérer la reprise du Hirak. Ses propres échéances (sa Constitution et ses élections législatives prévues pour cette année) ne peuvent s’accommoder (en théorie) d’une quelconque contestation. Le pouvoir se prépare à faire passer tout cela à la hussarde en prenant le gros risque d’investir dans une répression plus ou moins calculée. C’est un point qui doit nettement attirer une réflexion profonde chez les militants du Hirak.

Si le pouvoir va le plus souvent tenter de déborder ses adversaires hirakistes en leur imposant la répression (même légère) comme mode de dialogue, ces derniers sont tenus donc de réfléchir à des tactiques adaptées afin de réduire autant que possible les dégâts d’une telle répression.

La peur du pouvoir est immense. S’il hésite encore à employer une répression « forte », c’est que son évaluation de la situation lui délivre une mauvaise conclusion. En effet, s’appuyer sur la seule matraque rend possible la provocation d’un embrasement inextricable. C’est ce que révèlent au moins deux attitudes de sa part : a) Occuper à l’avance, le vendredi, les places symboliques du Hirak pour empêcher la constitutions des rassemblements des hirakistes vise à éviter de devoir affronter des contingents volumineux qui exigeraient un recours à une répression nettement plus étendue et plus musclée. b) Arrêter des hirakistes pour ensuite les relâcher vise à promouvoir l’apaisement même si cette libération n’est que provisoire. Il a peur de juger en ce moment.

En général, maintenant, si la répression vise stratégiquement à abattre le Hirak par le rapport violent, elle ne peut s’empêcher de produire des effets négatifs pour le pouvoir. En effet, la violence éloignera davantage le Hirak de la docilité qui lui a été imposée durant le couvre-feu sanitaire. Elle l’obligera progressivement à rejeter les règles auxquelles il s’est soumis jusqu’à présent. Le Hirak peut casser ses chaînes et bondir dans la rue avec ses imposantes marches, car cette répression l’aura profondément indisposé.

La répression policière va générer progressivement des radicalisations politiques et d’actions débordantes. Si elle continue à ce rythme ou s’aggrave encore, on peut s’attendre à des cristallisations d’options nettement plus agressives, voir violentes, à l’égard du pouvoir. Tout un champ politique est ouvert à ces radicalisations qui vont plus ou moins influencer l’humeur du Hirak dans son ensemble en fonction de la gravité de la provocation du pouvoir. Là aussi, c’est une grosse épreuve pour l’humeur pacifique du Hirak. Et l’épreuve l’est encore plus pour le pouvoir. Ça peut l’emporter.

La liberté provisoire accordée à certains détenus charismatiques du Hirak témoigne donc des hésitantions du pouvoir à rechercher, du moins aujourd’hui, un corps à corps avec les militants surdeterminés du Hirak. Le fait que la présidence de l’Etat ait fait passer sa décision par-dessus la tête du pauvre ministre de la justice, Zeghmati, en dit long sur sa prédisposition à éviter le pire quitte à fâcher des ailes dures comme celle de Zeghmati.

Le Hirak est en instance de repenser sa reprise dans une situation compliquée par la pandémie et une répression mise en marche. Certainement, des opportunités futures s’ouvriront. Elles permettront des audaces et des possibilités d’actions franches. L’essentiel est que Béjaïa ait lancé, le 17 et 19 juin, son message : « Marcher, c’est possible même si c’est extrêmement difficile ! ». C’est ce qui se retient dans les premières séquences de cette timide reprise. Ce qu’il faut dire, enfin, c’est que la reprise du Hirak est en soi un long processus, car le couvre-feu sanitaire a trop duré. Durant ce processus, le Hirak doit apprendre à se battre en se préservant de la maladie. Marcher avec distanciation et masques, le Hirak peut le faire. Et, il a prouvé que quand c’est nécessaire, il peut faire beaucoup plus encore.

Mourad Bouaiche

 

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