Accueil / Actualités / Mokrane Chikhi (Enseignant au DLCA de l’université de Bejaia) s’exprime sur la transcription de tamazight

Mokrane Chikhi (Enseignant au DLCA de l’université de Bejaia) s’exprime sur la transcription de tamazight

BejaiaNews : Certains proposent la transcription de tamazight en arabe. Ne pensez-vous pas que c’est une remise en cause d’un travail de recherche entamé par Mouloud Mammeri ?

Mokrane Chikhi: Avant de répondre à cette question, je dois évoquer la déclaration du président Chadli en 1991, où il dit : le berbère sera reconnu à condition qu’il  soit  transcrit en caractères arabes ! A cette époque, les militants du MCB ont rejeté catégoriquement cette proposition infondée et ne possédant aucun rapport avec la réalité linguistique amazighe. Cette réalité linguistique caractérisée notamment par son aspect revendicatif qui s’est démarqué au fil des années de toute approche qui fait de tamazight une lahdja, lugha mahaliya, en se reprochant au même temps des études linguistiques modernes et surtout objectives où tamazight retrouvera par la suite son statut de langue à part entière comme toutes les langues du monde. Evidement Mouloud Mammeri en tant que scientifique, son travail s’inscrit dans cette voie objective déjà tracée par des linguistes et spécialistes de tamazight à l’image d’André Basset, Si Amer Ben Said Boulifa, Belkacem Bensdira,…pour ne pas citer que les plus connus.

BejaiaNews : Certains plaident pour la transcription de tamazight en arabe afin de permettre aux enfants arabophones son initiation facile. Partagez-vous cette approche ?

Mokrane Chikhi :Théoriquement on peut écrire n’importe quelle langue par n’importe quel caractère ! Il y a quelques jours, l’entreprise de transport urbain ETUSA de la wilaya d’Alger a transcrit sur ses bus un slogan en langue arabe avec les caractères tifinaghs, d’ailleurs suite à cette belle initiative de l’entreprise (surement faite dans la précipitation), beaucoup de personnes ont exprimé leur colère sur les réseaux sociaux. Pour eux, cette entreprise s’est moquée de tamazight, il y en a même ceux qui ont exprimé leur joie puisque l’entreprise a procédé à l’amazighisation de la langue arabe ! Cet exemple, illustre clairement le rôle que joue la graphie dans l’identification d’une langue. Ceux qui disent le caractère arabe facilitera l’enseignement de tamazight pour les enfants arabophones se moquent de l’école, ils se moquent de tous d’ailleurs. C’est aux pédagogues et aux didacticiens de s’exprimer sur ces questions qui concernent la pédagogie, moi-même je ne suis ni pédagogue ni didacticien, avec mes quelques connaissances accumulées pendant mon cursus universitaire, je peux m’exprimer sur la nécessité de revoir la façon avec laquelle tamazight est introduite à l’école. Pour ceux qui ne savent pas, elle est considérée comme une langue étrangère, puisque les élèves commencent à l’étudier à partir de la 4 eme année primaire sans parler du volume horaire, du coefficient et de son statut expérimentale pour ne pas dire facultatif qui dure depuis l’année scolaire 1995/1996. Pour faire réussir l’enseignement de cette langue à l’école, il faut d’abord revoir son statut, il faut la valoriser au même titre que la langue arabe puisque elles constituent les deux langues nationales du pays. Concernant les élèves arabophones, il faut juste trouver l’approche pertinente par la mise en œuvre des méthodes appropriées en s’inspirant des autres pays qui possèdent deux ou plusieurs communautés linguistiques comme le Canada, la Belgique,…

BejaiaNews :La transcription de tamazight en tifinagh est fortement réclamée. Ne pensez-vous pas que c’est une manœuvre visant à freiner et à empêcher la promotion de tamazight ?

Mokrane Chikhi :Sur ce point j’ai une vision totalement différente, car tifinagh est présente depuis le début de ce long processus visant à promouvoir tamazight dans tous ses aspects, depuis l’avènement de l’Agraw Imazighen (Académie Berbère)’à ce jour. Jusqu’à une époque récente, tous les ouvrages de grammaire ou d’initiation à la langue amazighe reproduisent un tableau alphabétique en deux graphies gréco-latine et tifinagh. On peut dire qu’il s’agit d’une vielle tradition, apparue pour la première fois dans Tajerrumt de Mouloud Mammerie publié en 1967. Oui, depuis Si Amer Ben Said Boulifa passant par les écrits des pères Blancs jusqu’à maintenant, les praticiens de l’écrit en tamazight en kabylie notamment ont produit des œuvres littéraires en graphie latine qu’on désigne aussi par « l’écriture usuelle ». Au fil des années, cette graphie est devenue très adaptée en kabylie et dans les autres régions amazighophones, même les non-praticiens de l’écrit en tamazight, défendent  cette graphie pour des raisons idéologiques surtout, ils voient en elle un chemin court vers le progrès, une manière de mettre les pieds sur le seuil de la civilisation occidentale. A côté de cette écriture usuelle, tifinagh continue toujours d’exister, beaucoup de personnes l’utilisent pour des fins symboliques, les auteurs en tamazight par exemple, ont toujours tendance à transcrire par cette graphie les titres de leurs ouvrages en parallèle avec la graphie latine. Quant à l’enseignement, en Algérie à l’exception de Tamanrasset et Illizi ou on enseigne tamachaght en tifinagh, l’écriture adapté est le latin même à Ghardaia bien que les habitants de cette région ont conservé une vielle tradition d’écriture de tamazight en caractères arabes qui datent du moyen âge. Pour le Maroc voisin, depuis l’adoption de Tifinagh par l’institut royal de culture amazighe, cette écriture est devenue imposée dans l’enseignement, contrairement à notre pays ou l’état n’a pas encore tranché. Même le HCA dans ses discours, son secrétaire général Mr Si El Hachemi Assad, évoque toujours la réalité polygraphique de tamazight. Moi je suis très optimiste, si on laisse le libre choix, c’est les véritables praticiens de tamazight qui vont gagner cette bataille de graphie, il faut qu’il y aura un débat sérieux entre les praticiens, uniquement les praticiens « imawlan-is kan ! » Même ceux qui défendent les autres caractères il faut les impliquer à condition qu’ils soient des praticiens de l’écrit. Il est nécessaire de rappeler l’existence des langues à caractères polygraphique comme le kurde par exemple, mais rien n’empêche cette langue de gagner du terrain de plus en plus dans ses territoires grâce à ses locuteurs acharnés qu’ils l’imposent dans la vie quotidienne surtout dans l’audiovisuel.

BejaiaNews :Des parents dans des régions arabophones refusent catégoriquement l’enseignement de tamazight à leurs enfants. Un commentaire ?

Mokrane Chikhi: Pour moi c’est un indice qui montre la faillite du mode expérimentale de l’enseignement de tamazight. Pour remédier, il faut que le ministère procède à la généralisation de l’enseignement de cette langue dans tout le territoire, ça sera l’occasion pour recruter les milliers de diplômés en langue et culture amazighe formés essentiellement pour enseigner. Si non, c’est un évènement qui n’a pas d’importance, ça montre le degré de la haine de soi et l’ignorance de quelques citoyens de notre pays. Même ici en kabylie, nous sommes passés par cette étape, où des parents hostiles à tamazight ont rejeté cet enseignement avant de se remettre à l’ordre par l’effet de la pudeur surtout.

BejaiaNews :Quelles sont les recommandations que vous jugez nécessaires pour la promotion effective de tamazight ?

Mokrane Chikhi: Ce qui donne la vitalité à une langue, est sa pratique quotidienne. Pour moi, ça ne relève même pas du rôle de l’état de nous imposer de s’exprimer en tamazight ! Oui tamazight dans les institutions la renforcera d’avantage notamment avec le rôle du HCA, l’université, les médias,. Mais ce qui est difficile à réaliser, est de faire disparaître nos préjugés, nos attitudes négatives par rapport à notre langue et culture. Mazal lxir ar zdat !

BejaiaNews :Un mot pour conclure…

Mokrane Chikhi : Merci de m’avoir offert votre tribune pour m’exprimer librement. Je souhaite une longue vie à Bejaia News, un journal qui fait un excellent travail de proximité.

Entretien  réalisé  par Abdelouhab Moualek