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Note de lecture : « Arabesque américaine » d’Ahmed Bensaada.

C’est un livre coup de point que nous propose le Docteur Bensaada, journaliste, chercheur et auteur de renom. D’emblée, il met en garde contre une mauvaise interprétation du sujet traité. Et quel sujet! Celui du rôle des Etats-Unis durant les révoltes arabes. Dès l’entame l’auteur tenait à éclaircir les lignes, il ne veut en aucun cas être affilié à un paranoïaque conspirationniste ni à un adorateur zélé des dictatures qui ont longtemps usurpé le pouvoir, sinon de se voir accolé l’étiquette d’ennemi des soulèvements populaires qui aspirent à recouvrir une dignité trop longtemps bafouée. L’enquête se veut la plus objective possible afin de rendre compte d’une réalité tenue à l’écart par les médias mainstreams, s’ils ne sont pas eux même directement ou indirectement impliqués.

Bensaada qui mobilise une archive de publications importante, scrute le rôle qu’ont joué les nouvelles technologies (Google, Facebook, Twitter, Youtube …) durant les processus révolutionnaires du monde dit arabe. Pour l’auteur, le modus operandi de ces révoltes ressemble à une grande échelle à celui des révolutions colorées qui ont bouleversé les pays de l’est ou des ex-Républiques soviétiques (Serbie en 2000, la Géorgie en 2003, l’Ukraine en 2004 et Kirghizistan en 2005 en sont quelques exemples). D’ailleurs le docteur Bensaada relève que des photos et vidéos montrent des jeunes égyptiens brandir le logo du mouvement de résistance serbe Otpor tout en utilisant ses techniques : « Citons, par exemple, l’utilisation de la non-violence, la fraternisation avec les forces de l’ordre, l’implication dans les nettoyages des places publiques et des endroits qui ont été la scène de manifestations, l’organisation de cérémonies religieuses, l’utilisations de slogans forts et une certaine maitrise de l’organisation logistique ». Rappelons que c’est ce mouvement dirigé par Srdja Popovic qui a causé la chute du régime serbe de Milosevic. Cette organisation qui prône l’idéologie de la résistance individuelle non-violente, théorisée par le politologue et philosophe Gene Sharp. Le même Gene Sharp qui fonda l’Albert Einstein Institution qualifiée de « vitrine idéologique de la CIA ». Le lien étroit entre Otpor et l’institution américaine n’est un secret pour personne. Pour cause, CANEVAS qui n’est autre que le centre de formation d’Otpor compte parmi leurs contributeurs financiers l’International Republican Institute qui compte dans son bureau John McCaine, candidat malheureux des présidentielles américaine de 2008, en plus de Georges Soros et la Freedom House.
A coté d’Otpor, on peut citer d’autres organisations dont Mouvement Vert en Iran, Kmara en Géorgie et Javu au Venezuela. L’auteur note : «  Ces logos n’ont pas uniquement été adoptés par les mouvements dissident en Europe de l’est, mais aussi par d’autres pays dont les gouvernements suscitent l’animosité de la Maison-Blanche ».
Pour l’auteur, l’implication d’une faune d’organismes américains dans la déstabilisation des gouvernements étrangers ne date pas d’aujourd’hui. Déstabilisation qui vise à instaurer un « régime change », concept si cher à la diplomatie américaine. Bensaada propose de présenter quelques organismes qui se présentent comme « non gouvernementales et à but non lucratif ». Prenons le cas d’USAID (United States Agency for International Developpement) accusée d’activité d’espionnage et de collusion de fraude avec des agents de la CIA. La NED (National Endowment for Democracy) dont le budget est voté par le congrès américain et qualifié « d’organisme-écran de la CIA ». Freedom House, ayant à son sein James Woolsey, ancien directeur de la CIA ou encore Zbighiew Brezezinski connu pour la doctrine portant son nom. Open Society Institute, une fondation créée par le milliardaire américain d’origine hongroise Georges Soros, dont le rôle principal est la formation et financement de dissidents dans les pays rejetant le sacro-saint principe libre-échangiste.
Le rôle des nouvelles technologies :
Il est incontestable que ce sont les conditions socio-économiques qui ont fourni le terreau objectif des révoltes arabes. Il est indéniable également que le développement des technologies de l’information et de la communication et leur socialisation ont joué un rôle déterminant. Google, Twitter, Facebook, Youtube…etc sont exploités à outrance pour échanger des informations, la planification des actions et véhiculer les mots d’ordre. Durant la « Révolution Verte » en Iran, où une compagnie américaine basée au Massachusetts avait développée le logiciel TOR qui permettait une navigation anonyme sur Internet pour échapper à la surveillance des autorités, ce logiciel avait été mis à disposition des cyberdissidents gratuitement. Parmi les contributeurs de ce projet on cite : Georges Soros à travers Humain Rights Watch ainsi que le laboratoire de recherche de marine des États-Unis (NRL). Même fond de scène en Tunisie, Bensaada cite : « les messages twitter comportant le mot-clé « #sidibouzid » qui a été envoyé par les internautes tunisiens à un rythme estimé à 28 000 par heure au plus fort de la révolte ». Et le lien entre ses firmes américaines et l’establishment US n’est qu’un secret de polichinelle. Un discours d’Hillary Clinton en 2010 vient l’expliciter d’une manière plus éhontée, il s’agit en substance «  de l’aide financière à des entreprise et à des ONG fabriquant des logiciels anti-censure, pour aider les opposants vivants sous des régimes autoritaires à contourner les blocages, crypter leurs messages et effacer leurs traces. Les bénéficiaires des fonds fédéraux devraient distribuer leurs logiciels gratuitement, les traduire en différentes langues et offrir des programmes de formations ». Pas besoin de démonstration pour affirmer que lorsqu’il s’agit « d’exportation de la démocratie » on ne badine pas sur les moyens. Un autre exemple, au plus fort de la révolution égyptienne, pour contourner la coupure d’Internet, la FDN (French Data Network) et Telecomix ont mis en place une ligne téléphonique analogique au service des cyberdissidents. De même pour Google et Twitter qui ont combiné leurs efforts pour mettre au point le fameux outil Speak2tweet qui permet de twitter à l’aide d’une connexion vocale.
La fabrique du cyberdissident :
Le monde arabe développe des aspects qui le rendent gros d’un soulèvement des masses : inégalités de classes criantes, chômage de masse, verrouillage des espaces démocratiques, marginalisation de la femme, fossé béat entre les masses et le pouvoir…etc. Bensaada cite un exemple édifiant : « dans chacune des langues des pays scandinaves (suédois, danois, norvégien, finnois) on publie autant de livres que dans la vingtaine des pays arabes ». Une radioscopie de ces soulèvements nous renseigne néanmoins sur le rôle des ONG US dans l’entrainement et le financement, si ce n’est la création, de cyberdissidents chargés « d’exporter la démocratie ». Ces cyberdissidents constituent une étoile d’araignée en contact permanent dans la région du MENA, créant ainsi ce que Pierre Boisselet qualifiait de « Ligue arabe du net ». D’Ahmed Maher, leader du « mouvement du 6 avril », en Egypte, financé et entrainé par de nombreux organismes américains dont la freedom House et l’USAID. En passant par Slim Ammamou, en Tunisie, qui s’est vu nommé secrétaire d’Etat à la jeunesse sous le gouvernement de Ghennouchi. Pareil en Jordanie, avec l’activiste Oraib Al-Rawtani qui est financé par la NDI à travers son ONG Al Quds for political studies. On peut citer également ‘la pasionaria’ de la révolte yaménite, Tawkel Karmen, qui a créé l’ONG Women Journalists Without Chains, financée par la NED.
En Algérie, les contestations qui se sont déclenchées dans la foulée des révoltes arabes sont organisées par la CNCD. Parmi les premiers initiateurs du mouvement on trouve la LADDH qui a profité des subventions de la NED en 2002, 2004 et 2005. On trouve également la SNAPAP qui est en relation avec Solidarity Center, un des quatre satellites de la NED. Mais aussi le RCD dont l’ex-président, Said Sadi, a déjà eu des échanges qualifiés de « bavards », révélées par Wikileaks, avec l’ambassadeur des Etats-Unis à Alger.
En Conclusion :
L’auteur se pose une question fondamentale : «  Quel est l’intérêt de déchoir des dictateurs lorsqu’ils défendent si bien les intérêts américains ?». Deux réponses préliminaires s’imposent. D’abord, certains autocrates ne sont plus en odeur de sainteté à Wachington comme c’est le cas de Moubarek durant les dernières années de son règne. Mais aussi d’enjoliver l’image des Etats-Unis aux yeux de l’opinion publique arabe, très amochée principalement par leur rôle en Irak et en Palestine.
Historiquement c’est loin d’être une première, c’est ainsi que Edouard Shevardnade en Géorgie et Léonid Koutchouma en Ukraine sont éjectés de leurs postes durant les révolutions colorées, fomentées par Washington, ceci après avoir mené des politiques pro-américaines et favorisé l’adhésion au « Partenariat pour la Paix » de l’OTAN.
Autre question de fond : Peut-on garder une liberté d’expression lorsqu’on est formé et fiancé par les Etats-Unis ? A plus forte raison lorsqu’on sait que la démocratie à la sauce américaine s’identifie au capitalisme. Noam Chomsky notait brillamment : «  Alors que les Etats-Unis ne s’intéressent à la démocratie que pour la forme, leur véritable engagement va à ‘’l’entreprise privée et capitaliste’’. Lorsque les droits des investisseurs sont menacés, la démocratie doit s’effacer ». La messe est dite.
Ahmed Bensaada : Arabesque américaine «  Le rôle des Etats-Unis dans les révoltes arabes »
118 Pages
Prix : 400 DA

Par Aidoune Azedine