25 juin 2020

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Régions du Sud : Répression et développement inégal

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Les derniers événements tragiques qui viennent de secouer la région de Tinzaouatine ont suscité une vive réaction dans le débat public. La répression qui a fait un mort a soulevé un nombre de questions qui méritent qu’on s’y attarde. Au-delà de la gestion sécuritaire des mouvements sociaux et de la gestion des ressources naturelles notamment l’accès aux ressources hydriques qui est l’épine dorsale pour un territoire aride, se pose la question fondamentale d’une disparité de plus en plus franche dans le processus de développement entre le Nord et le Sud et ses implications sur la situation sociale des masses.

La commune de Tinzaouatine, située à 550 km au sud-ouest de Tamnarasset et à 2000 km d’Alger, a fait l’objet d’une dure répression suite aux incidents opposant la population locale aux gardes frontaliers. Le bilan est lourd car soldé par la mort d’un jeune homme, Ayoub Agaji, et quelques blessés. Le MDN s’est précipité de se laver les mains en dégageant sa responsabilité des faits. Les incidents « se rapportent à une tentative menée par des personnes connues par leurs activités suspectes dans la contrebande et le crime organisé, visant à détériorer le mur de sécurisation, en appelant les habitants à la violence et à la manifestation, dans une manœuvre visant à libérer l’étreinte sur leurs intérêts dans la région», rapporte le communiqué du MDN.  Les heurts ont commencé lorsque des citoyens de Tinzaouatine ont tenté d’arracher les barbelés séparant les territoires mais aussi les familles du coté algérien et malien. Ces barrières et fils barbelés coupent les habitants de la seule source d’eau disponible. Le 11 juin dernier, dans une lettre adressée au wali de Tamanrasset, la société civile avait pointu du doigt cette dépossession et ont demandé l’installation de points d’accès aux éleveurs. Des représentants de la commune de Timiaouine avaient quant à eux interpellé le président de la République via une vidéo postée sur internet afin de trouver une solution pour ces citoyens qui demeurent sans source d’eau.

Ces événements nous interpellent car au-delà de la question d’accès à l’eau, c’est tout le modèle de développement économique du pays qu’il convient de questionner et qui fait l’objet de cet article.

Les disparités économiques Nord-Sud :

En plus des inégalités de classe résultant du modèle capitaliste algérien, se greffe une inégalité interterritoriale entre le Nord et le Sud du pays qui ne manque pas de générer des crises structurelles du système productif. Bien que ces inégalités soient plus anciennes, le processus s’est creusé depuis les années 2000 avec l’augmentation des prix du pétrole et les bénéfices engendrés qui ont permis à l’Etat d’entamer un financement public d’infrastructures contenu dans le Schéma National d’Aménagement du Territoire (SNAT) promulgué par les pouvoirs publics en 2010. Les chantiers entamés notamment la politique de logement, les infrastructures routières et ferroviaires, etc, se sont cantonnés principalement dans les wilayas du littoral qui ne représentent pourtant en terme de superficie que 4% du territoire national avec seulement 14 wilayas et où se concentrent l’essentiel des agglomérations urbaines. Les régions des Hauts-Plateaux et du Sud se sont trouvées lésées et marginalisées de ses projets d’investissement pourtant nécessaires pour un pays dont l’essentiel des recettes d’exportations proviennent des hydrocarbures du Sud. Le tarissement des recettes pétrolières des dernières années et ses conséquences sur l’investissement a accentué cette polarisation entre les régions du Nord et du Sud dont s’ajoute le poids de la vétusté due aux années.  Pourtant, en vue de sa superficie qui représente 87% du territoire national  (9% pour les Hauts-Plateaux et 4% pour le littoral) et eu égard à sa contribution dans le PIB du pays (54% contre 40% pour le littoral et 6% pour les Hauts-Plateaux), la région du Sud est candidate à un développement soutenu pour une intégration adaptée à l’exploitation des ressources naturelles. Il en est rien ! L’analyse des chiffres nous montre au contraire qu’une infime partie des bénéfices des hydrocarbures retourne à ces territoires, soit 10% environ, ce qui fait de cette immense espace une région simplement dévolue pour l’extraction des hydrocarbures.

La carence des infrastructures et des services ont engendré une production agricole non insérée dans la région des Hauts-Plateaux malgré les moyens naturels qu’elle pourrait mobiliser. Les quelques unités de production et de transformation (emballage, briqueteries pour le BTP…) sont freinées et n’ayant pas échappées à la casse et les restructurations édictées par les orientations économiques libérales qui ont sapé la possibilité d’une production inclusive de valeur.

Un développement inégal et combiné :

Le caractère rentier et centralisé du pouvoir politique a imprimé son image au modèle économique dont les promesses de décentralisation émises depuis des années n’ont pas dépassé le stade du discours. Le développement spécialement inégal sus-indiqué n’est pas seulement préjudiciable pour la seul partie du Sud et de l’Interieur, mais la combinaison de toutes les régions du pays en un seul Etat national, précipite des tournants et des implications sur l’ensemble du pays. Dans ce sens, ne pas avoir une logique de développement souveraine qui intègre l’ensemble des espaces c’est freiner d’avance la marche du progrès de tout le pays. On a pu le constater notamment avec les choix économiques qui inhibent la possibilité d’une production locale modulée aux spécificités territoriales (ressources naturelles, savoir-faire…) ce qui laisse place à une logique du tout-import, base matérielle de l’émergence d’une couche oligarchique parasitaire greffée au système politique.

Ces disparités sont notamment génératrices d’une immigration intra-territoriale du Sud et des Hauts-Plateaux vers un Nord mieux loti en services et infrastructures, un phénomène qui engendre une urbanisation chaotique et une concentration des populations dans des espaces rétrécis (les agglomérations d’Oran, Alger, El Kala, Mostganem, Annaba, Skikda et Béjaia concentrent à elles seules 23% de la population). Cette concentration de population est elle-même génératrice de l’expansion de l’économie informelle qui recouvre près de 50% du PIB et évalué à 168 milliards de dollar en 2016, et qui constitue la première source d’évasion fiscale.

L’autre conséquence et n’est pas des moindres c’est les retombées écologiques dans les régions du littoral qui concentrent 63% de la population. Le caractère non maitrisé de l’urbanisation et d’une « rururbanisation » avec ses poches de pauvreté influent grandement sur la pollution de la terre, des eaux et de l’air et ses conséquences sur le cadre de vie des citoyens.

Plus globalement la marginalisation du sud et des wilayas de l’intérieur freine la croissance du pays et jette des pans entiers de la société algérienne dans conditions de vie arriérés. Se contenter de quelques figures de ces régions dans les instances du Sénat et du parlement ne crée que l’illusion d’une intégration de l’ensemble du corps social. Les événements de Tinzaouatine qui ont suscité des réactions dans tout le pays interpelle sur la nécessité d’un développement égalitaire entre les régions comme condition sine qua non d’un projet de développement national souverain.

Conclusion :

Le modèle spatial hérité du modèle d’exploitation colonial basé sur la prééminence socio-économique du littoral et la marginalisation des espaces du Sud et de l’Interieur ne s’explique pas seulement par des raisons climatiques ou démographiques, mais cache une logique de développement court-termiste axée sur le consumérisme et la répartition de la rente (la démographie des entreprises commerciales a évolué de 7000 en 2000 à 34 000 en 2010)  au détriment d’un développement intégré avec une valorisation de l’ensemble de l’espace territorial.

D’autre part, la gestion répressive par le pouvoir des mouvements sociaux est un fait et doit être dénoncé et combattu politiquement. Mais occulter l’aspect inégalitaire du processus de développement et dont les événements de Tinzaouatine viennent de mettre à nu, c’est participer à cette vision bourgeoise d’en apercevoir les conséquences en occultant les causes et les faits premiers qui les ont engendré. Cette vision trouve son prolongement dans une partie du Hirak qui évince la question sociale pourtant consubstantielle au mouvement populaire en se contentant d’une revendication démocratique dissocié du commun des masses.

Adlene Belhmer

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