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Station thermale de Tifra (Hammam Sillal) : La baraka de Sidi M’hend Aheddad

Mercredi. Dernière semaine de juillet. Depuis près de dix jours, les discussions vont bon train sur les incendies qui ravagent plusieurs localités de la wilaya.

On ergote bruyamment dans la région, notamment dans les cafés et les fourgons de transport transformés en étouffoirs par les fortes températures, de l’origine de ces incendies. Criminels, volontaires, sécuritaires, involontaires, naturels… chacun y va de son qualificatif et de son explication.

Il est 10h, Hammam Sillal, chef-lieu de la commune de Tifra, bourgade réputée par sa station thermale, sort difficilement de sa torpeur nocturne. Mis à part les cafés, où l’on voit attablés à cette heure matinale quelques habitués et de rares gens de passage, les commerces de la localité semblent presque déserts de clientèle.

«On est en milieu de semaine, et en ces temps de chaleur, les gens en général préfèrent aller bronzer au bord de la mer», nous explique un habitant de la localité. Lieu de villégiature qui reçoit parfois plus de trois cents curistes par jour, la station thermale baigne dans un silence éloquent. Accompagné du gardien de l’établissement, Benbrahim Madjid, nous effectuons une brève visite des lieux. Une poignée de curistes s’y trouvent, tous des hommes. Le compartiment femmes est totalement vide. Ce qui explique le silence que nous avons constaté à notre arrivée. «En été, ça a toujours été ainsi, parfois, on se retrouve avec un nombre considérable de curistes et parfois on n’en reçoit qu’un petit.

C’est la période des vacances et des fêtes, et la plupart des gens ont maintenant d’autres priorités, mais on a des habitués qui viennent souvent, notamment en fin de semaine», nous dit le gardien. Les curistes rencontrés sur les lieux prennent leurs aises. Ils expriment leur satisfaction de ne pas trouver le hammam encombré et profitent librement de leur bain thermal. «Je suis un habitué des lieux, j’y viens pratiquement chaque semaine.»

C’est devenu pour moi un rituel. Chaque fois que le hammam est un peu vide et propre comme aujourd’hui j’y passe pratiquement plus de cinq heures ou carrément toute la journée», nous déclare Djamal B. de  Sidi Ayad. Salim de Aïn Benian, accompagné d’un ami, abonde dans le même sens : «Nous avons démarré de Aïn Benian à cinq heures du matin et nous sommes arrivés ici vers 9h. En plus de l’accueil et du charme de ce village calme, ce qui nous a plu davantage c’est d’avoir trouvé le hammam libre avec seulement un petit nombre de curistes.

C’est une chance et on va profiter au maximum.» G. Abdelakder de Tiaret, qui nous dit être à Hammam Sillal dans le cadre du tourisme thermal, déplore, quant à lui, le manque d’infrastructures d’accueil : «L’eau est propre et très chaude, mais le lieu manque d’espace et de structures d’accueil. On se sent à l’étroit. Il n’y a ni bungalow ni locaux où l’on peut se reposer.» De façon générale, apprend-on, les curistes qui  fréquentent ces thermes pendant la journée viennent, pour la plupart, des autres wilayas ou des communes lointaines de Béjaïa. Les habitants de la localité et des communes limitrophes préfèrent pour leur part prendre leur bain thermal la nuit, à des heures tardives où très tôt le matin.

Sur la rive de l’oued Remila

Située à 9 km de Sidi Aïch et à 58 km de Béjaïa, chef-lieu de wilaya, la station thermale Hammam Sillal est un édifice modeste collé au pied d’une montagne rocheuse sur la rive de l’oued Remila. Elle comprend deux bassins, l’un destiné aux hommes et l’autre aux femmes, deux petites salles d’attente, des sanitaires et une petite pièce pour le gardien. Classée par une étude de l’ENET comme station régionale aux vertus thérapeutiques avérées, cette station, en dépit de la modestie de ses structures actuelles, fait de la localité un pôle touristique très fréquenté. Recevant en moyenne 100 à 130 curistes par jour, elle atteint certains jours en haute saison, en dépit de ses modestes capacités d’accueil, jusqu’à 300 visiteurs.

Elle est réputée notamment pour le traitement des affections respiratoires, neurologiques, psychiatriques, rhumatismales et digestives. Selon l’étude effectuée en 2013 par le bureau Archicom, l’eau thermale de Sillal est «une eau chlorurée sodique, très minéralisée, de couleur limpide, captée avec un débit moyen de 6 litres/seconde, présentant quelques similitudes avec les eaux de certaines sources thermales des Alpes françaises (Uriage les Bains notamment). La température au niveau de l’émergence de la station thermale est de 47,3°, avec une conductivité de 393O  µs/cm et un pH de 6,6.» Cette eau est bien sûr sujette, précise-t-on, à diverses pollutions (biologique, industrielle…), aussi, est-il signalé dans l’étude en question, la prise en charge de tous les facteurs de pollution (ordures ménagères, déchets hospitaliers, gaz frigorifique, rejet des huileries et des stations de lavage…) pour éviter à cette source toute forme de contamination.

Sidi M’hend Aheddad et le mini-complexe

Tous les exécutifs qui se sont succédé depuis l’indépendance à la tête de la collectivité ont vu dans la promotion et la valorisation de cette station un gage de développement. Cette station, qui reste fonctionnelle toute l’année 24/24 grâce au climat qui caractérise la région, n’a pourtant pas connu de grands aménagements depuis son existence. Hormis de légers liftings et autres petits travaux d’aménagement dont elle a bénéficié, d’ailleurs sans notable répercussion sur ses capacités d’accueil, elle a gardé approximativement intacte son architecture originelle. Au début des années quatre-vingt-dix, une étude portant aménagement de cette station en complexe thermal a été réalisée, mais elle est restée dans les tiroirs, sans suite.

Ce n’est qu’en 2010, avec d’autres études additives, que les choses ont véritablement commencé à bouger. Après des années d’attente, la commune voit enfin son vœu se réaliser. Le projet tant attendu de complexe thermal est finalement accordé. A côté du petit hammam s’élèvera un édifice thermal digne de ce nom avec toutes les commodités et qui répondra à toutes les attentes des curistes. Le début des travaux a été accueilli avec joie par la population. Bâti à même le lit de l’oued Remila, à quelques mètres en contrebas de l’ancienne station, ce complexe aura, selon les indications fournies par l’APC, trois sous-sols réservés au thermalisme (saunas, bassins de cure, salle de kinésithérapie, salle d’aérobie…), un rez-de-chaussée et deux étages affectés aux activités commerciales (restaurants, hall d’exposition, chambres d’hébergement..).

Mais ce projet à peine sorti du sol, que le voilà arrêté pour diverses tracasseries. On fait état de problèmes liés au foncier, d’autres liés aux compléments d’études, d’autres encore liés à l’entrepreneur en charge du projet… L’arrêt des travaux a été une véritable douche froide autant pour l’APC que pour la population locale. Résiliation du contrat, un autre avis d’appel d’offres et voilà le projet qui redémarre en 2016, après bien des aventures.

«Espérons qu’il n’y aura pas cette fois-ci d’anicroches», souhaite un riverain. Mais la population, avertie, sait maintenant à quoi s’en tenir. Un projet dont le délai de réalisation n’excède pas deux années peut finalement prendre deux quinquennats. D’ailleurs, on a remis au goût du jour la fameuse blague qui circulait dans la première moitié des années quatre-vingt. «Nous nous engageons à réaliser notre programme quinquennal même si cela va nous prendre vingt ans», prête-t-on à un haut responsable de l’époque. «Finalement, ces péripéties qui jalonnent la réalisation de ce projet ne sont-elle pas le fait de Sidi M’hend Aheddad, le saint patron des lieux, qui ne veut pas voir sa station changer de place ?», plaisante un citoyen.

Quand la légende s’en mêle

Les sources thermales en général sont sous la protection d’un saint tutélaire. Celle de Hammam Sillal est sous le patronage de Sidi M’hend Aheddad. En plus d’être, comme le lui prête la légende locale, à l’origine de l’émergence de cette source chaude, Sidi M’hend Aheddad est aussi fondateur de la zaouia qui porte aujourd’hui son nom et qui se trouve à Sillal, petit village surplombant la station thermale. La légende rapporte que la source actuelle se trouvait à l’origine au village Sillal qui lui a donné d’ailleurs son nom. Devenue source de tracas à cause de son emplacement au milieu de quelques habitations, Sidi M’hend Aheddad, marabout venu du Maroc s’installer dans la région au début du XVIIe siècle, intervint  miraculeusement et mit fin aux problèmes de voisinage que crée incessamment cette source. Selon la légende, ayant choisi le lieu actuel de la source pour sa discrétion et son éloignement des habitations, le saint homme, sur les pas de Sidna Moussa, aurait frappé la roche avec sa canne et une source d’eau limpide chaude aurait jailli, avec d’autres émergences tout autour.

Dans le temps, on prête à Sidi M’hend Aheddad plusieurs miracles et les curistes d’alors croyaient plus pour leur guérison à la baraka du saint qu’aux propriétés thérapeutiques des eaux.  Il y en avait même qui ne jurait que par son nom. Aujourd’hui, les mœurs et les croyances ont changé, très peu de gens prêtent attention à ces légendes. Si tout le monde s’accorde à dire que dans le temps, avant sa prise en main par l’Etat, cette station est l’une des dépendances de la zaouia de Sidi M’hend Aheddad, et que l’argent qu’on donne en offrande, appelé «lemlah ouffous» (le sel de la main) en contrepartie d’un  bain, allait directement dans les caisses de la zaouia, on fait peu de cas aujourd’hui des miracles entourant cette source et son saint patron.

Du projet touristique en appoint

Devant l’essor que prennent le thermalisme et le tourisme de montagne, la commune a, en plus du projet du complexe thermal, lancé d’autres chantiers complémentaires. Il s’agit d’une auberge de jeunes de 50 lits actuellement en travaux et d’un complexe sportif de proximité  (CSP) achevé et inauguré il y a quelques mois. Le CSP, en dépit des insuffisances dont il souffre (manque d’électricité, absence de gradins…) abrite actuellement une école de kung fu wushu et a abrité cet été plusieurs activités qui ont réuni pas mal de monde, notamment son tournoi de football de salle où même le chanteur Amour Abdenour était de la partie. Des privés se sont mis, eux aussi, à investir dans ce créneau.

Zane Hamza, un habitant de Sillal, a construit un hôtel de 14 chambres. Achevé depuis plus d’une année, cet hôtel reste pour l’instant non fonctionnel. Bounhar Mohand Amokrane, du village Tifra, de son côté, a bâti un hôtel appelé Résidence Tifra composé de 4 suites, 6 chambres double et 6 chambres single. Lors de notre visite dans cet établissement, il ne restait que quelques menus ouvrages de décoration et des travaux de peinture pour l’achèvement du projet.  Véritable «poule aux œufs d’or», la station thermale Hammam Sillal n’arrête pas de créer autour d’elle, depuis des années, de multiples commerces et projets liés au tourisme hors balnéaire.

Boualem B / El watan